LES LANGUES DE L’ÉPOPÉE

Les aventures du héros Gilgamesh se sont développées en plusieurs langues à travers le temps et l’espace. Et contrairement à une idée reçue, l’Épopée proprement dite n’est pas une œuvre sumérienne, mais babylonienne : c’est dans cette langue — et seulement au Ier millénaire av. J.-C. — qu’elle fut conçue comme une longue série d’aventures. Voici donc un aperçu sommaire des langues et systèmes d’écriture utilisés dans les textes où Gilgamesh apparait.

L’écriture cunéiforme

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Tablette d’argile découverte à Ebla (Syrie) et datée du XXVe s. avant J.-C.

Ce système d’écriture, apparu avec la civilisation de Sumer en Basse Mésopotamie à la fin du IVe millénaire (1), est le plus ancien connu à ce jour avec les hiéroglyphes égyptiens. Le « cunéiforme » a ainsi été baptisé parce qu’il est constitué de signes en forme de « coins » initialement tracés sur des tablettes d’argile (sumérien dug, akkadien ṭuppu(m) ) à l’aide d’un roseau taillé en pointe, le « calame » (sumérien gi-dub-ba, akkadien qan ṭuppi(m), littéralement « roseau de/pour tablette »). D’autres matériaux seront également utilisés : surfaces en cire, tablettes en bois ou en ivoire, et même la pierre et le métal gravés avec une pointe de fer pour les documents devant résister au temps.

Le cunéiforme n’est pas propre au sumérien. Il s’est ensuite répandu dans tous le Proche-Orient pour être adapté à différentes langues au cours de l’histoire : akkadien, élamite, hittite, hourrite, etc.

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Évolution du pictogramme sumérien HA ou KU6 (poisson) en cunéiformes assyriens.

Selon les cas, les signes cunéiformes peuvent avoir différentes valeurs sémantiques : phonétiques (transcription d’un son comme une syllabe), mot entier (logogramme), alphabet, etc.

L’écriture cunéiforme a fini par disparaitre totalement au début de l’ère chrétienne, avant d’être redécouvert et déchiffré au XIXe s.

Extrait de l’épisode 1 de « L’aube des civilisations » évoquant la naissance de l’écriture cunéiforme à Sumer.

Le sumérien

C’est la langue écrite la plus ancienne connue, utilisée en Basse Mésopotamie durant les IVe et IIIe millénaires pour fixer et diffuser la pensée, aussi bien dans l’administration, la religion ou la littérature. Elle est progressivement remplacée par l’akkadien au début du IIe millénaire, mais elle demeure utilisée en Mésopotamie pour tout ce qui touche à des usages “ lettrés ”. L’akkadien est promu langue courante et officielle, mais les clercs continuent d’apprendre, de comprendre et de cultiver le sumérien — comme le feront les européens avec le latin jusqu’à la Renaissance. Le sumérien demeure ainsi une langue sacrée, cérémonielle, littéraire et scientifique jusqu’à la fin du Ier millénaire.

En termes linguistiques, le sumérien est un « isolat », une langue qui ne semble pouvoir être rattachée à aucune famille de langues connues (indo-européennes, turques, etc.).

Pour fixer son évolution temporelle, on distingue plusieurs périodes :

  • le sumérien proto-alphabétisé (vers 3 500 – 3 100 av. J.-C.) ;
  • le sumérien archaïque (3 100 – 2 600) ;
  • le vieux sumérien ou sumérien classique (2 600 – 2 150) ;
  • le néo-sumérien (2 150 – 2 000) ;
  • le sumérien tardif (2 000 – 1700) ;
  • le post-sumérien (1 700 – 100).
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Le plus ancien document connu de la civilisation mésopotamienne est la tablette de grès de Kish, datée d’environ 3 500 av. J.-C. (milieu de la période d’Uruk). Les inscriptions sont des signes proto-cunéiformes et purement pictographiques.

Totalement tombé dans l’oubli pendant quelque deux millénaires, le sumérien ne sera redécouvert et identifié qu’en 1869, par Jules Oppert.

Les plus anciennes traces de littérature retrouver dans l’ancienne Mésopotamie est le corpus de compositions narratives en Vieux Sumérien datant de la période de la Dynastie Archaïque IIIa (2 600 – 2340 av. J.-C.).

L’akkadien

Contrairement au sumérien qui est un isolat, l’akkadien est un idiome sémitique. Quoique mort depuis plus de deux millénaires, il est donc apparenté à d’autres idiomes de la même famille et plus récemment apparus : hébreu, araméen, arabe…

Le nom de cette langue dérive de celui de la ville d’Akkad, capitale de l’empire d’Akkad (ou empire akkadien) qui domina la Mésopotamie de la fin du XXIVe s. au début du XXIIe s. (voir Chronologie).

Au cours des IIe et Ier millénaires, l’akkadien est représenté par deux dialectes : le babylonien, dans le Sud de la Mésopotamie (Babylonie) ; et l’assyrien dans le Nord (Assyrie). Les différences entre ces deux dialectes sont surtout sensibles dans la phonétique. L’akkadien est ensuite de moins en moins parlé au profit de l’araméen, au point d’être surtout utilisé comme écriture savante dans le milieu des lettrés de la Babylonie tardive.

Il existe des dizaines de milliers de tablettes akkadiennes écrites en cunéiforme, ce qui fait de cette langue la mieux documentée du Proche-Orient ancien. Tout en reprenant les principales caractéristiques des langues sémitiques, l’akkadien a emprunté un vocabulaire très vastes à d’autres langues : d’abord le sumérien, mais aussi le hourrite, l’amorrite, l’araméen, etc.

• Le babylonien

Le babylonien est un dialecte de l’akkadien parlé en Babylonie (Sud-Mésopotamie) à partir du début du IIe millénaire. Il restera pendant longtemps la langue littéraire et diplomatique privilégiée au Proche-Orient. On distingue quatre grandes périodes :

  • Paléo-babylonien ou babylonien ancien, parlé dans la première moitié du IIe millénaire (entre le XXe s. et le XVIe s.). C’est notamment dans cette forme qu’a été composé le fameux Code d’Hammourabi. Il existe en outre des variantes régionales comme à Babylone, Suse ou Mari. C’est à cette époque que l’akkadien devient la langue diplomatique et une langue littéraire. En fait, le babylonien ancien est considéré par les spécialistes comme une forme « classique » de l’akkadien.
  • Médio-babylonien ou Babylonien standard, dans la seconde moitié du IIe millénaire av. J.-C. C’est la langue écrite dans les textes de la Babylonie kassite (1595-1155) et les dynastie de la fin du IIe millénaire dans le sud mésopotamien. Le babylonien standard est le nom de la langue littéraire et diplomatique de cette période.
  • Néo-babylonien, dans la première moitié du Ier millénaire av. J.-C. Il est de plus en plus influencé par l’araméen qui devient alors la langue principale du Proche-Orient.
  • Babylonien tardif, dans la seconde moitié du Ier millénaire av. J.-C. Dernier état de la langue akkadienne attesté, n’étant plus beaucoup parlée, car supplantée par l’araméen.

Les derniers documents babyloniens sont des textes littéraires et scientifiques, et donc plutôt rédigés en babylonien standard. Les derniers documents cunéiformes connus datent du début de notre ère.

• L’assyrien

L’assyrien est l’autre rameau linguistique de l’akkadien, parlé et écrit en Assyrie Antique. Là aussi, on distingue plusieurs période successives :

  • Paléo-assyrien, utilisé dans des documents des XIXe s. et XVIIIe s. Assez proche du paléo-babylonien.
  • Médio-assyrien, écrit du XIVe au XIe s. dans le royaume d’Assyrie.
  • Néo-assyrien, langue de l’Empire assyrien qui domine le Proche-Orient de 911 à 612. Très abondamment documentée, ce n’est pourtant pas la langue des inscriptions royales qui utilisent le babylonien standard. Pour le reste, le néo-assyrien connait des évolutions proches de celles du néo-babylonien.

(1) Pour faciliter la lecture, toutes les dates et périodes utilisées s’entendent « avant J.-C. ».