Les versions de l’Épopée

Si les premiers récits sumériens indépendants datent de la fin du IIIe millénaire, l’Épopée de Gilgamesh — en tant qu’unité narrative rassemblant différentes aventures du héros — est plus tardive. En s’appuyant sur les tablettes et fragments découverts à ce jour, on distingue en fait deux principales versions, partiellement recomposées :

  • la version en ancien babylonien (ou paléo-babylonien) : Shūtur eli sharrī, « Surpassant [tous] les rois ».
  • la version “standard” akkadienneSha naqba īmuru, « Celui qui a connu le fond des choses » ou « Celui qui a tout vu ».

La première traduction moderne a été publiée par George Smith au début des années 1870. Pour l’heure, la traduction la plus définitive est l’édition en deux volumes de Andrew George (2003, voir Sources documentaires).

L’ÉPOPÉE EN ANCIEN BABYLONIEN

Shūtur eli sharrī : « Surpassant [tous] les rois »
(Old Babylonian version, « Surpassing all other kings » en anglais)

Histoire de langues

Vous serez sans doute confronté, dans vos lectures, à un salmigondis apparent de langues dès qu’on évoque cette version primitive de l’Épopée : on la présente tantôt rédigée en akkadien, en babylonien, en ancien babylonien, voire en paléo-babylonien… En fait, tout ceci vient du fait que le babylonien n’est autre qu’un dialecte de la langue akkadienne. Et qu’en particulier, l’ancien babylonien est considéré par les spécialistes comme une forme “classique” de l’akkadien, en ce sens qu’elle était alors la plus enseignée (voir Les langues de l’épopée pour plus de développement). L’usage veut donc qu’on appelle ce texte “Épopée/version en ancien babylonien”, que l’on peut aussi contracter en “Épopée/version babylonienne”.

La version primitive de l’Épopée a été composée en Babylonie au XVIIIe s. Elle est baptisée d’après son incipit — Shūtur eli sharrī, « Surpassant [tous] les rois » — et le texte est en ancien babylonien (voir ci-contre). Elle nous est parvenue grâce à un nombre limité de tablettes et fragments découverts en différents lieux et en plus ou moins bons états de conservation.

La version babylonienne demeure incomplète : il manque encore plusieurs tablettes et de grosses lacunes apparaissent dans celles qui ont été découvertes. Les témoins* sont baptisés d’après leur lieu de conservation ou le site de leur découverte.

  • Tablette de Philadelphie ou de Pennsylvanie (Tablette II) : très corrélée avec les tablettes I-II de la version standard.
  • Tablette de Yale (Tablette III) + deux fragments (2N-T79, Philadelphie et UM 29-13-570, Pennsylvanie) : correspond partiellement aux tablettes II-III de la version standard.
  • Tablettes de Tell Harmal (IM 52615) : fragments de deux différentes versions/tablettes.
  • Tablette de l’école de Nippur.
  • Tablette de Sippar et son plus gros fragment : A. R. Millard
  • Tablettes d’Ishali (ou Ishchali)
  • Fragments B. Meissner

Cet ensemble offre une réelle unité qui se distingue du cycle sumériens. Enkidu y est partout l’ami et l’égal de Gilgamesh, et non son serviteur. Le voyage pour retrouver le survivant du Déluge, Ut-napishtim (sumérien : Ziusudra), est ici motivé par la mort prématurée d’Enkidu. L’Épopée s’inspire très librement de Gilgamesh et Huwawa, mais n’offre pas de contrepartie au récit Gilgamesh et Akka.

Cependant, il ne reste plus de cette épopée primitive, outre quelques lignes du début, que la rencontre et les divers entretiens de Gilgamesh et Enkidu à Uruk, leur départ pour la Forêt des Cèdres, l’entrevue de Gilgamesh avec le dieu Shamash (le Soleil) après la mort d’Enkidu, l’entretien avec la cabaretière Siduri et le voyage en bateau sur les eaux de la mort avec le batelier Sur-shanabu pour retrouver Ut-napishtim.

Provenant sans doute d’un auteur unique, le texte babylonien débute par un hymne au roi d’Uruk et contient déjà l’essentiel du message réaliste que le poète, un babylonien, veut exprimer : l’homme n’a pas à espérer l’immortalité et doit se contenter de profiter de la vie et de soigner sa renommée. Cette première version de l’épopée apparaît plus sobre et plus pittoresque que celles qui la suivront.

 

AUTRES VERSIONS

Comme on le voit par des fragments en moyen babylonien, en traduction hittite et hourrite, plusieurs édition de l’épopée ont circulé avant l’édition “ standard ”.

  • La version hittite s’est intitulée Le chant de Gilgamesh et est datée de la seconde moitié du XIVe s. Elle recouvre le texte intégral, mais en l’abrégeant et en l’adaptant au milieu anatolien (l’Euphrate, par exemple, devient Mala).
  • Les fragments hourrites comptent une centaine de lignes.
  • Un grand fragment en moyen babylonien a été découvert à Hattusa, ainsi que huit autres moins importants. Ils sont datés du XIVe s.
  • Le fragment de Megido contient une partie de la description de la maladie et de la mort d’Enkidu. Il est aussi daté du XIVe s., mais diffère quelque peu du texte ninivite.
  • Le fragment d’Ur (UET VI, 394) comprend 67 lignes incomplètes et correspond à la T. VII. Il daterait de la fin du IIe millénaire et présente un certain nombre de variantes, ce qui laisserait supposer que le texte de l’épopée n’était pas encore unifié.
  • Les fragments d’Émar (Meskéné) sont quant à eux datés du XIIe ou du XIe s.

 

VERSION STANDARD

Sha naqba īmuru, « Celui qui a connu le fond des choses » ou « Celui qui a tout vu ».
(Standard Akkadian version, « He who saw the deep » en anglais).

La version standard de l’épopée a été composée dans un dialecte de l’akkadien — alors utilisé pour les créations littéraires — entre 1300 et 1000 av. J.-C. Elle se présente d’abord comme un ensemble de onze tablettes cunéiformes datées du VIIe s., compilée par Sin-liqe-unninni, et qui furent découvertes en 1853 par Hormuzd Rassam dans la Bibliothèque d’Ashurbanipal à Ninive. Mais cette version standard a été recopiée, remaniée, complétée et traduite au fil des siècles, au point que la copie la plus récente est datée de 165-164 av. J.-C.

Environ deux tiers de cette version, plus longue que l’épopée babylonienne, ont été retrouvés. Ce qui représente quelque 1600 lignes dont moins de 10% (130, selon J. H. Tigray) présentent des variantes dans les différentes versions retrouvées. Les lignes qui constituent le début de l’épopée ont été reproduites à la fin de la onzième tablette, donnant à l’ensemble une certaine complétude. La douzième tablette, traduction de la seconde moitié du récit sumérien Gilgamesh, Enkidu et les Enfers, a été ajoutée vers 700, à l’époque néo-assyrienne.

Cette version akkadienne est en partie inspiré par l’Épopée babylonienne d’Atrahasis, ou Poème du Supersage, quand elle ajoute le long récit du Déluge (cf. T. XI).  Le “ fond des choses ” évoqué par l’incipit (qui donne aussi son tire à l’œuvre) se réfère d’ailleurs aux informations acquises par Gilgamesh au cours de son entretien avec le survivant du cataclysme, Uta-Napishti (Utnapishtim), concernant Ea (sumérien : Enki), le seigneur de la sagesse.

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