Les fins de “Gilgamesh, Enkidu et les Enfers”

Il existe plusieurs fins divergeantes de Gilgamesh, Enkidu et les Enfers (GEE). Dans un article qui prend des allures de jeu de piste, les spécialistes Antoine Cavigneaux et Farouk Al-Rawi ont enquêté sur ces différentes versions.

Dans l’article consacré sur ce blog à Gilgamesh, Enkidu et les Enfers (GEE), j’ai choisi de conserver in extenso et sans altération la traduction, les commentaires et les notes de Tournay et Shaffer. Vers la fin du texte, ils proposent déjà diverses versions selon les témoins* disponibles en 1994, à l’époque à de la publication de leur ouvrage (voir Sources documentaires).

Le but de cet article est de présenter l’étude plus tardive de Cavigneaux et Al-Rawi (2000). Elle rend compte notamment des textes de deux nouveaux témoins découverts à Meturan.anunnaki_mini

Les sources

Afin de bien suivre l’exposé des différentes conclusions de GEE, un petit poins sur les différentes sources s’impose. Il existe en fait plus de 70 assemblages ou manuscrits évoquant ce récit, retrouvés à Nippur, Sippar, Ur, Isin, Uruk, Meturan et ailleurs. Il n’est bien sûr pas question de les citer tous ici, mais en voici une sélection (voir le livre de A.R. George pour une liste plus exhaustive).
Dans la suite de l’exposé, j’utiliserai les abréviations communément admises ou établies à dessein (H, U1, M2, etc.).

Sources de Nippur :

  • H = assemblage de 9 fragments (CBS 15150 + …) (CDLI, photo)
  • V = HS 1482 + 2502 + 2612 (CDLI)
  • DD = CBS 13116 + 15360 (CDLI, photo)
    Ces trois assemblages nippurites ont la particularité de proposer une fin qui est conservée.

Sources d’Ur :

Sources de Meturan (Tell Haddad) :

  • M1 = H 154 (excavation n° Haddad 0154) (CDLI)
  • M2 = H 157 (CDLI)
    Deux fragments découverts lors des fouilles de Tell Haddad, locus II, pièce 30, qui donnent la fin de l’œuvre, mais dans une version qui présente une certaine originalité avec les autres.

La fin classique du texte

Il existe trois témoins de Nippur dont la fin est conservée (témoins H, V et DD). Ils se terminent tous par le destin de celui qui est mort consumé par le feu et dont le fantôme a disparu (baptisé “fpf”, “fantôme parti en fumée”, par les auteurs) :

302 – As-tu vu là celui qui a été brûlé par le feu ? – Je l’ai vu là. – Que fait-il ?
– Son esprit n’existe plus
Sa fumée est montée dans le ciel. »

La fin est donc abrupte, sans doxologie terminale (sauf peut-être dans H). Contrairement à ce que pourrait faire croire la transmission scolaire de presque tous les témoins de la littérature sumérienne, les poètes sumériens ne semblaient donc pas contraints de conclure sur une louange destinée à un dieu ou un héros. À noter que U2 se termine également par une fin abrupte sur le fpf.

Autres épilogues

En revanche, pas de fins abruptes dans un texte de Meturan (M2) et deux textes d’Ur (U1 et U3) : leurs auteurs ont ajouté des épilogues à leur façon, peut-être parce qu’ils sentaient la fin classique incomplète ou insatisfaisante .

  • M2 ajoute après le fpf un appendice de trois lignes qui fait office de ligne d’appel, de transition vers Gilgamesh et Huwawa.
  • U1 greffe des additions plus considérables, mais qui s’achève aussi sur l’échange de répliques sur le fpf.
  • U3 offre quant à lui un développement encore plus important qui propose une conclusion plus personnelle à Gilgamesh.
    (Voir un peu plus bas pour un exposé détaillé de ces épilogues alternatifs.)

En tout état de cause, il ne fait aucun doute que le fpf était la conclusion “classique” de GEE. Cette conclusion semble être un procédé stylistique visant un effet sur l’auditoire : elle laissait au conteur la liberté d’ajouter une nuance pathétique, amplifié par les vocalises ou l’accompagnement musical. D’ailleurs, le terme zag-min qu’on retrouve dans les doxologies classiques peut aussi bien signifier “louange” que “harpe”.
On peut aussi noter que la version akkadienne se termine aussi abruptement que les versions sumériennes, mais cette fois sur les destins les plus cruels : le cadavre abandonné dans la steppe et celui dont personne ne prend soin. Peut-être le poète akkadien a-t-il repris du sumérien le principe d’une conclusion abrupte, mais sur un mode qui lui semblait encore plus grave.

Les additions des textes d’Ur

Les Tablette U1 et U2

U1 et U2 conservent le cadre du dialogue entre Gilgamesh et Enkidu, mais U1 ajoute quatre fantômes particuliers (lignes 5′-13′).

Comme dans la version de Tournay et Shaffer, je sépare d’une ligne les blocs de questions-réponses et mets le sujet dont il est question.

Face

1Celui qui est tombé du toit, l’as tu vu ? – Je l’ai vu – Comment va-t-il ?
Ses ossements ne peuvent plus être réunis (?)

3Celui qu’Iškur a submergé (?) …
Comme un boeuf il est gonflé et mange du fourrage (?).

5Le lépreux
Sa nourriture est à part, sa boisson est à part. Il mange de la nourriture qu’on lui lance (?), il boit de l’eau qu’on lui lance (?),
Il réside à l’extérieur de la ville.

8 – Celui qui ne respectait pas la parole de ses parents …
Ah mon souffle, ah mes membres, ne cesse-t-il de crier.

10Celui que la malédiction de ses parents a frappé
Il est privé d’héritier, son fantôme erre çà et là.

12Celui qui a [méprisé] le nom de son dieu
Son fantôme …

14Le fantôme qui n’a personne pour s’occuper de lui
Les reliquats des plats, les miettes de pain, les déchets de la rue, voilà ce qu’il mange.

Revers

1′ – Les petits enfants morts-nés, qui ne savent pas leur propre nom …
Ils ont un seau (var. une table) d’or et d’argent, plein de miel et de beurre, et ils jouent avec.

3′ – Celui qui a été brûlé
Sa fumée est montée au ciel, son fantôme ne réside pas aux Enfers (ki).

5′ – Celui qui a prêté serment en abusant les dieux
A l’endroit des libations funéraires, à l’entrée des Enfers (kur) … frappe, … qui a été bu (?) il mange (?)

7′ – Le «citoyen de Girsu » qui apportait (?) l’eau à ses parents …
Devant chacun d’eux il y a mille Amorrites, son fantôme ne peut frapper (?) ni même faire front.
Les Amorrites au bord du lieu de libations, à l’entrée des Enfers (kur), ils me (?) font passer devant eux (?).

10′ – Le Sumérien, l’Akkadien
L’eau des fondrières, l’eau troublée, voilà ce qu’ils leur font boire.

12′ – Mon père et ma mère, où sont-ils, les as-tu vus ?
… eux aussi on leur fait boire l’eau des fondrières, l’eau troublée.

(Fin de la tablette)

La tablette U2 s’interrompt quant à elle sur le fpf et introduit les variations suivantes :

Face

1 – Celui qui frappait le pieux/mât, l’as-tu-vu ? – Comment va-t-il ?
2-3 Oh si quelqu’un pouvait le dire à ma mère. Son flanc arraché …
4 – Celui qui est tombé du toit …
6-7 – Celui que la malédiction de ses parents …
10-11 – Celui qui ne respectait pas (ses parents) …

Revers

– [Le lépreux ?] …
4-5 – Celui qui est tombé au combat …
6-8 Son père et sa mère ne se tiennent pas (?) la tête, son épouse pleure, tandis qu’il repose sur son …
9-10 – Celui qui …

12-14 – Le fantôme qui n’a nul pour s’occuper de lui …
Les reliquats …
– Les petits enfants morts-nés …
– Celui qui a été brûlé …

(Fin de la tablette)

La Tablette U3

On pouvait un temps douter que U3 était un témoin de GEE, mais plusieurs indices semblent bel et bien le confirmer.

Sur l’obvers*, presque effacé et longtemps illisible, il a été en effet confirmé qu’il s’agit bien du dialogue questions-réponses entre Gilgamesh et Enkidu sur la condition des morts qui conclue GEE. Le texte commence par le fantôme de l’homme tombé au combat (cf. § 17).

1 « Celui qui est tombé au combat l’as-tu vu ? »
2 sag-du

Début de U3 obvers [trad. Tournay et Shaffer]

Sur le revers, on pourrait concevoir qu’un tout autre texte que GEE est présent : s’agissant de copies scolaires, il n’y a aucune obligation que les deux faces d’une tablette présentent un même texte. Mais là aussi, des éléments suggèrent que c’est bien le cas.

D’abord, on retrouve en ligne 8 la formule “ Vers le dieu Soleil, quand il sort de son alcôve ”, qu’on observe deux fois dans la version traditionnelle sumérienne de GEE (en ligne 43 et 93)… mais nulle part ailleurs dans l’ensemble des textes de Gilgamesh.
En outre, comme le notaient d’ailleurs Tournay et Schaffer (voir le préambule au § 17), le texte d’U1 se termine sur l’évocation du sort des parents de Gilgamesh :

12′ As-tu vu là mon père et ma mère, autant qu’ils y demeurent ? – Je les ai vus là. – Que font-ils ?
– Les deux parents sont dans ce lieu de mort ; ils boivent de l’eau de ce lieu de carnage, de l’eau trouble. »

Fin de U1 [trad. Tournay et Shaffer]

12′ – Mon père et ma mère, où sont-ils, les as-tu vus ?
… eux aussi on leur fait boire l’eau des fondrières, l’eau troublée.

Fin de U1 [trad. Cavigneaux et Al-Rawi]

Or dans U3, il est justement question pour Gilgamesh d’offrir un kispu*, un repas funéraire, en l’honneur de ses parents… comme une réponse à leur triste sort évoqué précédemment (voir § 17 pour la trad. de Tournay et Shaffer). Voici la traduction de Cavigneaux et Al-Rawi :

1′ … rapportèrent (?) …
ils rapportèrent le …
Les outils, l’équipement, le … , la lance (?) il l’en revêtit (?),
le mit joyeusement dans son palais.
5′ Les garçons et les filles d’Uruk, les notables et les matrones de Kullab
contemplaient celle statue à sa grande joie.
Quand le Dieu-soleil se leva de son reposoir, il se tourna vers lui.
Il lui donna des instructions.
« Ô mon père, ô ma mère, buvez de l’eau décantée ! »
10′ Midi était à peine passé qu’ils touchaient sa couronne (?).
Gilgameš sauta (?) dans la chapelle funéraire.
Le neuvième jour il sauta (?) dans la chapelle funéraire.
Les garçons et les filles d’Uruk, les notables et les matrones de Kullab pleuraient.
Il en fut comme il avait dit,
15′ il repoussa le citoyen de Girsu.
« Ô mon père, ô ma mère, buvez l’eau décantée ! »
Preux Gilgameš, fils de Ninsumuna, ta louange est douce.

Tout semble se passer comme si Gilgamesh, réagissant au discours d’Enkidu, avait repris l’initiative de l’action, renouant du même coup la trame narrative.

En définitive, non seulement U3 pourrait donc bien appartenir à GEE, mais il pourrait en plus marquer une conclusion de ce texte.

Les additions des textes de Meturan

Commençons par donner les traductions de ces témoins de Meturan, selon Cavigneaux et Al-Rawi :

Face M1

1 … l’entourèrent
Il leva … , les fantômes vinrent avec lui.
Il posa …
Il(s) posai(en)t (?) …
5 Il embrassa l’épouse qu’il aimait,
il frappa l’épouse qu’il détestait.
Il embrassa le fils qu’il aimait,
il frappa le fils qu’il détestait.

Le cri de protestation (« Aïe, Soleil ! ») aux Enfers le retint.
10 Depuis ce jour fatal, et pour sept jours,
son associé (šubur) Enkidu ne revint pas des Enfers.
Le roi (lugal) se lamentait, versant d’horribles larmes :
« Mon associé (šubur) bien-aimé, mon fidèle compagnon, mon conseiller, l’Enfer l’a pris !
Ce n’est ni le Namtar ni l’Asag qui l’ont pris, c’est l’Enfer qui l’a pris !
15 Ce n’est pas l’intraitable Udug de Nergal qui l’a pris, c’est l’Enfer qui l’a pris !
Il n’est pas tombé comme un homme à la bataille, l’Enfer l’a pris ! »
Il alla d’un bon pas vers l’Ekur, pour trouver Enlil …

Devant Enlil … il se tint.
« Mon maillet est tombé dans le Pays Infernal,
20 ma boule est tombée aux Enfers.
Enkidu, qui voulait descendre me les ramener,
mon associé (šubur) bien-aimé, mon fidèle compagnon, mon conseiller, l’Enfer l’a pris !
Ce n’est ni le Namtar ni l’Asag qui l’ont pris, c’est l’Enfer qui l’a pris !
24 (Ce n’est pas l’intraitable Udug de Nergal (?)] qui l’ont pris, c’est l’Enfer qui l’a pris ! » …

Revers M1

Les lignes 1-21 du revers de M1 correspondent aux lignes 4-24 de la face de M2 qui suit :

Face M2

1-2 – [Celui qui eut un fils, l’as]-tu vu? ( … ) Comment va-t-il ?
[Un clou est enfoncé dans son mur et] il pleure amèrement.

4-5Celui qui eut deux fils, l’as-tu-vu? ( … ) Comment va-t-il ?
Il est assis [sur deux briques (?)].

7-8Celui qui eut trois fils, l’as-tu-vu ? ( … ) Comment va-t-il ?
[De l’outre pendue à la selle] il boit de l’eau.

10-11 – Celui qui eut quatre fils, l’as-tu-vu ? ( … ) Comment va-t-il ?
Il est réjoui comme le cocher d’un quadrige.

13-14 Celui qui eut cinq fils, l’as-tu-vu ? ( … ) Comment va-t-il ?
Comme le scribe opulent il n’a qu’à ouvrir le bras pour entrer droit au palais.

16-17Celui qui eut six fils, l’as-tu-vu ? ( … ) Comment va-t-il ?
Il est heureux comme le laboureur derrière sa charrue.

19-20Celui qui eut sept fils, l’as-tu-vu ? ( … ) Comment va-t-il ?
Il a un siège juste derrière les dieux et il écoute les procès.

22-23Celui qui n’eut pas d’héritier, l’as-tu-vu ? ( … ) Comment va-t-il ?
[Comme si c’était un bloc de … ] il mange du pain.

– Lacune de trois lignes: un fantôme

28-29 – [Celui qui … ] l’as-tu vu ? ( … ) Comment va-t-il ?
[ … ] il boit de l’eau.

31-32 – [Celui qui … ] l’as-tu vu ? ( … ) Comment va-t-il ?
[ … ] et il mange du fourrage.

34-35Celui qui fut dévoré par un chien, l’as-tu vu ? ( … ) Comment va-t-il ?
« Ah ma main ! Ah mon pied ! » [dit-il amèrement.]

37-38L’homme au pieu, l’as-tu vu ? ( … ) Comment va-t-il ?
Oh, si quelqu’un pouvait le dire à ma mère ; celui qui enfonce les pieux (?) [ … ]
40 celui qui mange, le (piquet) « de tête » qui met le pain en miettes, il (?) pourrait le détruire (?).

Revers M2

1-2La femme sans enfant, l’as-tu vue ? ( … ) Comment va-t-elle ?
Comme un pot de … elle est tombée sur le côté et nul ne se baisse pour elle.

4-5Le jeune homme qui n’a pas défait le vêtement d’une épouse, l’as-tu vu ? ( … )
Comment va-t-il ?
Il tient des roseaux tressés (?) et sur les roseaux tressés (?) il pleure amèrement.

7-8 La jeune fille qui n’a pas défait sa broche dans les bras d’un époux, l’as-tu vue ?
( … ) Comment va-t-elle ?
Elle tient un tissu plié en trois et sur ce tissu elle pleure amèrement.

10-11L’homme qu’Iškur a gonflé (?), l’as-tu vu ? ( … ) Comment va-t-il ?
Il est courbé comme un boeuf en mangeant du fourrage.

13-14L’homme tombé du toit, l’as-tu vu ? ( … ) Comment va-t-il ?
Ses os, … – Celui dont le fantôme a fait un procès (?), l’as-tu [vu ? ( … )]
Comment [va-t-il ? (?) … ]

17-18Le lépreux (?), l’as-tu vu ?  ( … )Comment va-t-il ?
Le fantôme … fait un procès, il habite à part.

20-21Le bébé qui n’a pas reçu son nom, l’as-tu vu ? ( … ) Comment va-t-il ?
A une table d’or et d’argent il joue avec le miel et le beurre.

23L’homme qui fut [brûlé] par le feu, ne l’as-tu pas vu ?
Pourquoi, mon ami, ne m’as-tu pas épargné cette question ?
– Pourtant je te l’ai posée, mon ami !
Son ombre [est absente] des Enfers, avec la fumée elle est montée au ciel.

27 Son cœur fut frappé, son poumon mortifié,
le roi (lugal) chercha la vie.
29 Le seigneur (en), un beau jour, porta son attention vers le pays du vivant.

L’originalité des tablettes de Meturan tient au particularités suivantes :

Entre les lignes 221 et 222 de Nippur (voir § 9), la face de M1 ajoute les lignes 9-17. J’ajoute en italique les traductions correspondantes de Tournay et Schaffer :

221 Le cri de protestation (« Aïe, Soleil ! ») aux Enfers le retint.
Le cri vers le dieu Soleil s’empara de lui.

10 Depuis ce jour fatal, et pour sept jours,
son associé (šubur) Enkidu ne revint pas des Enfers.
Le roi se lamentait, ver>ant d’horribles larmes:
« Mon associé (šubur) bien-aimé, mon fidèle compagnon, mon conseiller, l’Enfer l’a pris !
Ce n’est ni le Namtar ni l’Asag qui l’ont pris, c’est l’Enfer qui l’a pris !
15 Ce n’est pas l’intraitable Udug de Nergal qui l’a pris, c’est l’Enfer qui l’a pris !
Il n’est pas tombé comme un homme à la bataille, l’Enfer l’a pris ! »
Il alla d’un bon pas vers l’Ekur, pour trouver Enlil …

222 Gilgameš, le preux, le fils de Ninsumuna,
Gilgamesh, le guerrier, fils de Nin.Sun,
223 se mit en route pour l’Ekur, demeure d’Enlil
(dirigea ses) pas vers l’Ékur, le temple d’Enlil.

L’insertion complète le texte elliptique de Nippur et donne une plus grande cohérence à la narration, tout en faisant une place à la réaction émotionnelle du héros.
L’ajout inséré à ce même endroit dans la XIIe Tablette de la version akkadienne (voir ce passage au § 9) n’est que partiellement identique : il n’a pas la cheville narrative et débute en reprenant les lignes 200-205 de la version nippourite (§ 8) — ce qui trahit sans doute une dépendance directe. Ces lignes contiennent le topos d’Ereškigal et sont elle-mêmes empruntées à la Descente d’Inana.

Une variation stylistique est ajoutée à l’évocation de l’homme qui fut brûlé par le feu. Dans le dialogue entre Gilgamesh et Enkidu, Meturan est souvent plus concis que les autres témoins. La liste est uniformément construite sur le même schéma, toutes les questions étant formulées au mode positif : « as-tu vu ? ». Mais dans la dernière question de M2, c’est cette fois le mode négatif qui est utilisé : « n’as-tu pas vu ? ». La réponse est aussi plus ample et rompt l’uniformité du schéma :

23′L’homme qui fut [brûlé] par le feu, ne l’as-tu pas vu ?
Pourquoi, mon ami, ne m’as-tu pas épargné cette question ?
– Pourtant je te l’ai posée, mon ami !
Son ombre [est absente] des Enfers, avec la fumée elle est montée au ciel.

Enfin, M2 semble donner une véritable et étonnante conclusion à l’œuvre. Rappelons déjà ces trois lignes qui méritent d’être décortiquées :

27 Son cœur fut frappé, son poumon mortifié,
28 le roi (lugal) chercha la vie.
29 Le seigneur (en), un beau jour, porta son attention vers le pays du vivant.

En guise de conclusion au dialogue, l’auteur de Meturan semble vouloir l’intégrer dans une structure narrative en usant de citations empruntées par ailleurs :

La ligne 27 rappelle une formule toute faite exprimant le deuil et utilisée dans d’autres textes de Gilgamesh. Par exemple dans Gilgamesh et la Mort :

86 Ne te meurtris pas le sein, ne t’afflige pas le cœur !

120 Ne te meurtris pas le sein ! Ne te frappe pas le cœur!

Et même dans une variation du même texte dans une tablette de Nippur :

16 Ne te meurtris pas le sein, ne t’afflige pas le cœur !

Il s’agit en fait d’une formule rituelle, peut-être la formule de consolation universelle qu’on adressait aux gens frappés d’un deuil, et qu’on retrouve dans presque tous les textes funéraires (voir les Appendices de l’ouvrage Gilgameš et la Mort, cf. Sources documentaires).

La ligne 28 fait partie d’un stock de formules toutes faites concernant Gilgamesh. Ailleurs, on la trouve par exemple sous la forme “ où est Gilgameš, qui chercha à obtenir la vie comme Ziusudra ? ”.

La ligne 29, quant à elle, semble être une suite logique du vers précédent. Mais ce n’est en fait qu’une ligne d’appel : c’est exactement l’incipit de Gilgamesh et Huwawa (GH) version A. Selon Cavigneaux et Al-Rawi, “ la suggestion est limpide : l’expérience déprimante avec le monde des morts a incité Gilgameš à partir en expédition pour la Forêt des Cèdres, en quête d’immortalité ”.

La couture établie entre GEE et GH est grossière si l’on s’en tient à la logique narrative, car Enkidu est bien vivant dans GH. Mais à un niveau plus abstrait, elle est compréhensible : c’est la hantise de a mort qui pousse Gilgameš dans sa quête et, au-delà des épisodes anecdotiques, donne son sens à la légende.

En utilisant une forme de « copier-coler » d’autres sources, la couture de Meturan est mal façonnée à plus d’un titre.

lugal (“ roi ”) : c’est le titre utilisé ligne 28 de cette couture, ainsi que dans M1 (face, ligne 12). Mais juste après, ligne 29, c’est le terme en — le titre de “ seigneur ”, plus archaïque — qui est rappelé de l’incipit de GH.

• šubur (“ associé ”) : c’est l’ancien titre donné ici à Enkidu, comme dans les textes de Nippur. Alors qu’à Meturan, Enkidu est bien davantage l’ami intime, le conseiller de Gilgamesh (cf. M1, ligne 13), ce qui l’élève déjà au statut qu’il détiendra dans la version akkadienne. Sans doute les version nippourites, plus conservatrices, nous ont-elles gardé une tradition plus archaïque.

En définitive, la version de Meturan est le seul essai connu à ce jour de combiner deux histoires sumériennes de Gilgamesh — Gilgamesh, Enkidu et les Enfers et Gilgamesh et Huwawa — en une sorte d’unité narrative. Même si cette unité fait fi de la chronologie et des événements.

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