Gilgamesh, Enkidu et les Enfers

Après un prologue mythologique, ce texte raconte l’arrivée d’Enkidu aux Enfers et pourquoi il y est retenu. Durant une rencontre éthérée avec Gilgamesh, il lui apprend les règles qui ont court dans le pays des morts et le destin des défunts qui finissent en ce royaume.

Dans cet article :

– Références
– Résumé
– Commentaires
– Traduction française de Raymon Jacques Tournay et Aaron Shaffer

Voir aussi :

– Article complémentaire : Les fins de Gilgamesh, Enkidu et les Enfers

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Références

• Sources et translitération
• Traductions [en Anglais]
• Livre : L’épopée de Gilgamesh, de Raymond Jacques Tournay et Aaron Shaffer, Cerf, 1994, trad. du texte pp. 249-274.
• Article : La fin de Gilgameš, Enkidu et les Enfers d’après les manuscrits d’Ur et de Meturan (Textes de Tell Haddad VIII), Antoine Cavigneaux and Farouk Al-Rawi, Iraq Vol. 62 (2000), pp. 1-19

Résumé

Ce résumé s’inspire largement de celui de Andrew George dans son livre (The Babylonian Gilgamesh Epic, p. 12).

Incipit : u.ri.a u.sùd.ra.ri.a, “ En ces jours-là, ces jours lointains ”

Cette composition commence par un prologue mythologique : il y a bien longtemps, peu après que les dieux se sont partagé l’univers, une terrible tempête survint. Alors que le dieu Enki faisait voile vers les Enfers — sans doute pour résider dans l’Abzu, son domaine cosmique —, des grêlons s’amoncelaient au font de son navire tandis que les vagues s’agitaient tout autour de lui. La tempête renversa un arbre sacré sur la rive du fleuve Euphrate. Sortie se promenée, la déesse Inanna ramassa l’arbre et le ramena en sa demeure d’Uruk, où elle le planta et attendit qu’il grandît, impatiente de posséder des meubles fabriqués avec son bois.

« Pour le roi, à la proue du bateau,
les eaux écumaient comme un loup dévorant ;
Pour Enki, à la poupe du bateau,
les eaux s’élançaient comme un lion. »

— Lignes 23-26 de Gilgamesh, Enkidu et les Enfers  [trad. Tournay et Shaffer]

L’arbre ayant grandi, il se révèle désormais infesté de créatures du mal et Inanna s’attriste. Elle raconte toute l’histoire au Dieu du Soleil, son frère Utu, mais il ne l’aide pas. Elle répéte ensuite l’histoire au héros Gilgamesh qui s’empare de ses armes et débarrasse le saule de ses vils habitants. Puis il abat l’arbre et donne à Inanna le bois dont elle a besoin pour ses meubles. Avec le bois restant, il fait deux jouets, apparemment une boule et un maillet.

Gilgamesh et les jeunes hommes d’Uruk jouent toute la journée avec ces nouveau jouets. Les hommes sont vite épuisés par tous leurs efforts et leurs femmes ne cessent de leur apporter de l’eau et de la nourriture. Le jour suivant, alors que le jeu est en passe de reprendre, les femmes se plaignent et les jouets tombent dans un trou profond ouvrant vers les Enfers. Gilgamesh ne peut les atteindre et pleure amèrement leur perte.

Son serviteur Enkidu se porte alors volontaire pour aller récupérer les jouets. Gilgamesh le met en garde sur ce voyage vers les Enfers : si Enkidu entend éviter de terribles conséquences quand il sera en présence des ombres des morts, il doit leur montrer un respect approprié, faire preuve de sensibilité et ne pas attirer l’attention. Dans ces Enfers, il sera également soumis à l’atroce spectacle de la déesse Ereskigal, reine de la mort. D’une pâleur mortelle et prostrée dans un deuil éternel, les vêtement déchirés sur sa poitrine, elle se griffe la chair avec ses ongles et s’arrache les cheveux. Enkidu descend jusqu’aux Enfers mais ignore allègrement les instructions de Gilgamesh. Il y est donc retenu captif et ne peut plus en repartir.

« Le Soleil, vaillant guerrier, fils de la déesse Ningal,
ouvrit l’accès du pays des morts.
Le spectre d’Enkidu sortit comme un souffle du pays des morts. »

— Cf. lignes 242-2 de Gilgamesh, Enkidu et les Enfers  [trad. Tournay et Shaffer]

Réalisant avec horreur ce qu’il arrive, Gilgamesh adresse une requête aux dieux. Seul Enki veut bien l’aider. Il demande à Utu, le Dieu du Soleil, d’emporter l’ombre d’Enkidu quand il remonte des Enfers à l’aube. Ainsi réunis pour un temps, Gilgamesh et Enkidu s’étreignent, puis entament une longue série de questions-réponses qui voit Gilgamesh interroger Enkidu sur ce qu’il en est des Enfers.

L’enseignement principal du début du dialogue est que plus un homme a de fils, plus la soif qui étreint son fantôme après la mort sera soulagée. (En Babylonie, en effet, il est de la responsabilité de ceux qui survivent au défunt d’offrir à son ombre des libations régulières et de l’eau fraiche.) Les souffrances des ombres qui n’ont pas d’enfant sont particulièrement intenses, car nul n’existe à la surface de la Terre pour leur faire ces offrandes essentielles.

La discussion concerne ensuite ceux qui ont en commun de ne pas avoir été enterrés dans leur entièreté, parce qu’ils ont été défiguré par la lèpre ou tout autre maladie, ou qu’une mort violente a mutilé leur cadavre. L’horreur particulière d’une telle mort n’est pas tant que le défunt a été enterré partiellement, mais que son invalidité persiste pour l’éternité après la mort. (La révulsion envers le fait de mourir sans la totalité des parties de son corps persiste encore aujourd’hui au Proche-Orient.)

Une version de ce texte adopte également un tonalité morale, évoquant ceux qui ont déshonoré leurs parents, et d’autres qui ont utilisé le nom d’un dieu en vain. Comme eux, de nombreuses ombres vivent une sombre expérience après la mort mais, outre les père de nombreux enfants, d’autres souffrent moins. Ceux qui meurent à un âge avancé jouissent ainsi d’une confortable existence, aussi bénis dans la mort que dans la vie. En compensation de leur triste destin, l’après-vie des enfants morts-nés se déroule dans le luxe. Quant à ceux qui sont morts brûlés vifs, ils disparaissent en fumée et n’existent plus dans le pays des morts (voir à ce sujet dans les commentaires).

Une tradition de copie de ce texte se termine à cet endroit, mais une tablette d’Ur propose une suite qui procure des enseignement plus explicites sur la façon de s’occuper des morts. Enkidu raconte que les ombres des “ fils de Sumer et Akkad ”, et en particulier de Girsu, ont été envahies par les membres de la tribu Amorite. Ces derniers les tiennent à l’écart des lieux des Enfers où les libations et l’eau fraiche sont reçues du monde supérieur, de sorte qu’ils doivent se contenter d’eau viciée. Quand Gilgamesh découvre que les ombres de ses propres ancêtres souffrent de ce triste sort, la honte le pousse à une certaine piété filiale. Dans la conclusion du poème, il est incité à façonner des statues de ses ancêtres, d’instituer des rites de deuil et d’instruire le peuple à de tels rites.

Doxologie : ur.sag bil.ga.mes dumu nin.sun.ka za.mi.zu dùg.ga.àrn, “ O guerrier Gilgamesh, fils de Ninsun, ta louange est douce ! ”.

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Commentaires

L’interprétation du destin des morts brûlés vifs peut paraître ambigu. Reprenons le passage selon la traduction de Tournay et Shaffer :

302  « As-tu vu là celui qui a été brûlé par le feu ? — Je l’ai vu là. — Que fait-il ?
303  Son esprit n’existe plus (texte d’Ur : n’habite plus sur la Terre = est aux Enfers ; var. assyr. : dans le pays des morts).
304  Sa fumée est montée dans le ciel. »

Certains auteurs avancent que l’absence de l’ombre de ces défunts aux Enfers est due à l’annihilation totale de leur corps et leur âme, mettant ainsi fin au cycle de la vie et de la mort.
Pour autant, les textes mésopotamiens ne semble pas confirmer la croyance qu’une telle fin mène à un tel résultat. Dans le manuel de diagnostique babylonien, par exemple, les fantômes des brûlés (etem qali) sont bien connus pour menacer les vivants (“ le fantôme d’un brûlé à mort s’est emparé de moi ”, “ la main du fantôme d’un brûlé à mort ”). Le fantôme d’un brûlé à mort est également cité parmi d’autres esprits qui on subit une mort non naturelle dans une incantation d’un rituel d’exorcisme contre les spectres revenants.
En définitive, le message serait donc que les fantômes de ces défunts ne peuvent pas être “évoqués” (appelés) des Enfers pour les offrandes rituelles qui réjouissent les autres ombres. Ils sont dès lors destinés à hanter à jamais les vivants avec leur soif inassouvie et leur faim inextinguible — ce qui fait d’eux les esprits les plus craints de tous revenants. Mourrir brûlé est finalement le pire destin de tous, ce qui constitue le point culminant des révélations d’Enkidu.

La seconde partie du poème sumérien (à partir de la ligne 172) a été traduite en assyrien vers 700 av. J.-C. par le scribe Nabu-zuqup-kena et ajoutée en appendice à la grande épopée akkadienne. Le texte assyrien correspond aux idées qu’on se faisait alors sur l’au-delà. Mais pour Tournay et Shaffer, le traducteur ne devait plus comprendre la première partie, ni la signification de pukku et de mikku.

La Boule (pukku) et le maillet à long manche (mikku) évoqués dans le texte pouvaient en fait servir à un jeu (peut-être rituel) rappelant celui du polo, jeu iranien (d’origine élamite ?). En effet, pukku est un objet rond semblable à une tête. Ce n’est ni un tambour (associé à une baguette), ni un cerceau, ni un cercle, comme cela a pu être avancé. Dans un hymne à Ishtar, qui peut dépendre de ce texte, on dit à la déesse : « Dame de combat, fais que la bataille s’entrechoque comme une boule et un maillet ». Noter aussi qu’en Égypte, le pharaon jetait la balle pour symboliser sa victoire sur les ennemis.
Quant à la chute de la boule et du maillet dans le pays des morts (ligne 164), les auteurs considèrent que le passage demeure obscure, faute d’explication satisfaisante. Est-ce la punition du comportement despotique de Gilgamesh que met en scène un autre passage ?

S’agissant de chevaucher “ à califourchon les jeunes enfants des veuves ” (ligne 154), en effet, il faut comprendre que le géant Gilgamesh moleste les jeunes orphelins sans défense au lieu de les protéger, comme se flattaient de le faire les rois de l’ancien Orient. Il se sert d’eux brutalement comme de montures, à califourchon, pour jouer à une sorte de jeu de polo. Un jeu analogue se retrouve en Abyssinie : l’enfant qui a été frappé par une balle devient « cheval » et prend sur ses épaules celui qui l’a frappé ; ce dernier continue le jeu du haut de son « cheval » ; s’il frappe un autre enfant, c’est ce dernier qui devient « cheval » à son tour.

L’évocation d’Éreshkigal (ligne 200 s. et autres passages) reprend la « Descente d’Inanna aux Enfers » : « Éreshkigal, au lit, malade, sans vêtement jeté sur ses saintes épaules, le cœur (?) aussi peu dilaté (?) qu’une écuelle (sagan), son … disposé auprès d’elle comme un … de cuivre, sa chevelure … rassemblée sur sa tête comme un poireau ! ».

Il est question des démons Namtar, Asakku et Nergal dans la partie assyrienne du § 9. Namtar signifie « coupe-destin » et c’est le vizir des Enfers (Cf. le mythe grec des Parques ; Is 38,12 ; Jb 6,9 ; 7,6.). Asakku, souvent nommé avec Namtar, est le démon de la maladie mortelle. Quant à Nergal, il est appelé rabisu, guetteur tapi en ambuscade pour saisir sa proie. C’est l’un des « sept démons » contre lesquels on récite
beaucoup d’incantations. Gn 4,7 y ferait allusion : « Le péché est tapi [robes] à ta porte ».

S’occuper des mort était une responsabilité essentielle des vivants : être privé d’eau, notamment, était une catastrophe pour les défunts (cf. lignes § 16.9 ou § 17.10). La personne responsable de l’esprit d’un mort (etemmu) s’appelait le paqidu, le « pourvoyeur ». On versait la libation et l’offrande funéraire (kispu) sur un haut lieu (cf. ligne § 16.6) et le « lieu des soupirs » était l’endroit où les parents venaient pleurer leurs enfants (cf. ligne § 16.7). À la ligne 293, la question relative à « celui dont personne ne prend soin » ferait allusion à un événement récent pour le scribe : la mort du roi Sargon II qui périt en 705 dans une expédition à l’est de l’Assyrie et dont le cadavre resta sans sépulture. Par ailleurs, être privé d’eau est une catastrophe pour les défunts (cf. lignes § 16.9 ou § 17.10).

Les Bédouins Amorites sont évoqués à la fin du texte (lignes § 16.8-9, revers) et permettent une forme de datation. Comme ils ont pris le dessus sur les habitants des cités sumériennes, on est donc vers le XXe s., à la fin de la 3e dynastie d’Ur. Vers 2000 av. J.-C., des groupes de habiru vivaient en marge de la société ; de nombreux nomades du pays d’Amurru pénétrèrent par l’ouest en Mésopotamie. Comme dans la tablette I et l’épisode de l’initiation d’Enkidu, le texte jette une sombre lumière sur l’invasion amorite qui devait détruire les villes de Sumer (Girsu, Ur, Agadé, Nippur, Uruk, Eridu, etc.).

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Traduction française de Raymond Jacques Tournay et Aaron Shaffer

(in L’épopée de Gilgamesh, trad. du texte pp. 249-274, réf. plus haut, 1994)

Cette traduction a été établie en combinant plusieurs tablettes. Pour simplifier la lecture, j’ai épuré la majorité des remarques relatives aux différentes sources. Tout comme les auteurs, j’ai conservé les variations introduites par « (var. : …) ». Pour plus de détails, se reporter au livre cité en référence. J’ai également choisi de conserver la numérotation des lignes sumérienne, pour pouvoir mieux s’y reporter en cas de besoin, et ajouté certaines notes des auteurs pour éclairer la lecture. 

GILGAMESH ET LE PAYS DES MORTS

1. Le dieu Enki vogue vers le pays des morts

1 En ces jours-là, ces jours lointains,
en ces nuits-là, ces nuits révolues,
en ces années, ces années lointaines,
anciennement, quand tout ce qu’il fallait faire eut été fait,
5 anciennement, quand tout ce qu’il fallait faire eut été fait avec soin,
quand le pain fut savouré dans les demeures du pays,
quand les fours du pays se furent mis au travail,
quand les cieux furent séparés de la terre,
quand la terre fut détachée des cieux,
10 quand le renom de l’humanité se fut raffermi,
quand Anu eut pris pour lui les cieux,
quand Enlil eut pris pour lui la terre,
et qu’il l’eut donnée en présent de noces à Éreshkigal, pays des morts 1 ;

quand il vogua, quand il vogua,
15 quand le Père vogua vers le pays des morts,
quand Enid vogua vers le pays des morts … ,
pour le roi, les éléments les plus petits s’élançaient,
pour Enki, les éléments les plus grands s’élançaient 2.
De petites vagues, comme des moulins à main,
20 de grosses vagues, comme des pierres de meule 3,
sur la quille du bateau d’Enki
se déversaient comme une ruée de tourterelles 4.
Pour le roi, à la proue du bateau,
les eaux écumaient comme un loup dévorant ;
25 pour Enki, à la poupe du bateau,
les eaux s’élançaient comme un lion.

Notes § 1 : 1. Allusion à un mythe perdu. 2. Trait théophanique du dieu Enki, seigneur des eaux abyssales : les flots se soulèvent à son passage. 3. Traduction incertaine. 4. Il pourrait s’agir ici de mouettes.

 

2. La déesse Inanna transplante l’arbre sacré à Uruk

En ce temps-là, il y avait un certain arbre, le huluppu 1,
un certain arbre planté au bord du pur Euphrate,
s’abreuvant aux eaux de l’Euphrate.
30 Le vent du sud arrachait ses racines, cassait ses branches ;
l’Euphrate le heurtait de ses eaux.
Une femme, respectant l’ordre d’Anu, se promenait ;
respectant l’ordre d’Enlil, elle se promenait.
Elle prit l’arbre dans ses mains et l’introduisit dans Uruk.
35 Là, elle l’apporta dans le jardin sacré de la déesse Inanna.
La femme ne soigna pas l’arbre avec sa main, mais le planta seulement avec son pied ;
la femme n’arrosa pas l’arbre avec sa main, mais le planta seulement avec son pied en disant :
« Combien de temps faudra-t-il pour qu’il y ait là un siège sacré pour m’y asseoir ? », demande-t-elle.
« Combien de temps faudra-t-il pour qu’il y ait là un lit sacré pour m’y étendre ? », demande-t-elle 2.

40 Cinq ans, dix ans passèrent.
L’arbre avait épaissi, mais son écorce ne s’était pas fendue.
Dans ses racines, un serpent, insensible aux charmes s’était fait un nid,
dans ses branches, l’oiseau-tempête 3 avait installé ses petits ;
au centre, la démone Lilith 4 s’était bâti une demeure.

45 La fille qui rit d’habitude avec un cœur joyeux,
la pure Inanna, comme elle se mit à pleurer !
Quand l’aurore pointa, quand l’horizon s’éclaira,
quand les oiseaux, au point du jour, se mirent à chanter,
quand Utu (le Soleil) eut quitté sa chambre à coucher,
50 sa soeur, la pure Inanna,
dit à Utu, le vaillant guerrier :

Notes § 2 : 1. Espèce orientale de chêne, importée en Mésopotamie et qui servait en particulier à fabriquer des sièges, des tables ou des chariots. Andrew George traduit par “ saule ” (“willow”). 2. La déesse Inanna est impatiente de voir pousser l’arbre ; elle le plante le plus vite possible. Le lit est sans doute celui de la hiérogamie annuelle (union sacrée à caractère sexuel). 3. L’oiseau-tempête est Anzu. Dans le mythe d’Étana, un serpent et un aigle se jurent amitié jusqu’au jour où l’aigle dévore les petits du serpent. 4. Fameuse démone d’un trio redoutable : lilu, lilitu, ardat lili, le mâle, la femelle et leur servante. Lilith est mentionnée dans Is 34,14, un manuscrit hébreu de Jb 18,15, des inscriptions araméennes, des amulettes, les Targums et le Talmud.

 

3. Discours d’Inanna au dieu Soleil

« Mon frère, en ces jours-là, quand furent fixées les destinées,
quand Sumer connut une abondance intarissable,
quand Anu eut pris pour lui les cieux,
55 quand Enlil eut pris pour lui la terre,
quand il l’eut donnée en présent de noces à Ereshkigal, au pays des morts ;

quand il vogua, quand il vogua,
quand le Père vogua vers le pays des morts,
quand Amanki 1 vogua vers le pays des morts,
60 pour le roi, les éléments les plus petits s’élançaient,
pour Amanki, les éléments les plus grands s’élançaient.
De petites vagues, comme des moulins à main,
de grosses vagues, comme des pierres de meule ;
sur la quille du bateau d’Amanki
65 se déversaient comme une ruée de tourterelles.
Pour le roi, à la proue du bateau,
les eaux écumaient comme un loup dévorant ;
pour Amanki, à la poupe du bateau,
les eaux s’élançaient comme un lion.

70 En ce temps-là, il y avait un certain arbre, le huluppu,
un certain arbre, planté au bord du pur Euphrate,
s’abreuvant aux eaux de l’Euphrate.
Le vent du sud arrachait ses racines, cassait ses branches ;
l’Euphrate le submergeait de ses eaux.
75 Une femme, respectant l’ordre d’Anu, se promenait ; respectant l’ordre d ‘Enlil, elle se promenait.
Je pris l’arbre dans mes mains et l’introduisis dans Uruk.
Là, je l’apportai dans le jardin sacré de la déesse Gashanna 1.
Moi, la femme, je ne soignai pas l’arbre avec mes mains [texte : ses],
mais je le plantai seulement avec mon pied, en disant :
80 Moi, Gashanna, je n’arrosai pas l’arbre avec ma main, mais je le plantai seulement avec mon pied en disant :
“ Combien de temps faudra-il pour qu’il y ait là un siège sacré pour m’y asseoir ? ”, demande-t-elle.
“ Combien de temps faudra-t-il pour qu’il y ait là un lit sacré pour m’y étendre ? ”, demande-elle. »

Cinq ans, dix ans passèrent.
L’arbre avait épaissi, mais son écorce ne s’était pas fendue.
85 Dans ses racines, un serpent, insensible aux charmes, s’était fait un nid;
dans ses branches, l’oiseau-tempête avait installé ses petits ;
au centre, la démone Lilith s’était bâti une demeure.
La fille qui rit d’habitude avec un cœur joyeux,
la pure lnanna, comme elle se mit à pleurer !

Notes § 3 : 1. Dans son discours, la déesse Inanna utilise le dialecte eme-sal (litt. « langue des femmes »). D’où les changements de noms : Enki/Amanki, Inanna/Gashanna.

 

4. Discours d’Inanna à Gilgamesh

90 Son frère Utu, le vaillant guerrier, ne fut pas d’accord avec elle.
Quand l’aurore pointa, quand l’horizon s’éclaira,
quand les oiseaux, au point du jour, se mirent à chanter,
quand Utu eut quitté sa chambre à coucher,
sa sœur, la pure Inanna,
95 dit à Gilgamesh le guerrier:
« Mon frère, en ces jours-là, quand furent fixées les destinées,
quand Sumer connut (une abondance) intarissable,
(quand Anu) eut pris (pour lui) les cieux,
(quand Enlil) eut pris (pour lui) la terre,
100 quand il l’eut donnée en présent de noces à Gashankigal, au pays des morts ;

quand il vogua, quand il vogua,
quand le Père vogua vers le pays des morts,
quand Amanki vogua vers le pays des morts… ,
pour le roi, les éléments les plus petits s’élançaient,
105 pour Amanki, les éléments les plus grands s’élançaient.
De petites vagues, comme des moulins à main,
de grosses vagues, comme des pierres de meule,
sur la quille du bateau d’Amanki
se déversaient comme une ruée de tourterelles.
110 Pour le roi, à la proue du bateau,
les eaux écumaient comme un loup dévorant ;
pour Amanki, à la poupe du bateau,
les eaux s’élançaient comme un lion.

En temps-là, il y avait un certain arbre, le huluppu,
115 un certain (arbre), planté au bord du pur Euphrate,
s’abreuvant aux eaux de l’Euphrate.
Le vent du sud arrachait ses racines, cassait ses branches ;
l’Euphrate le submergeait de ses eaux.
Une femme, respectant l’ordre d’Anu, se promenait ;
120 respectant l’ordre d’Enlil, elle se promenait.
Je pris l’arbre dans mes mains et l’introduisis dans Uruk.
Là, je l’apportai dans le jardin sacré de la déesse Gashanna.
La femme ne soigna pas l’arbre avec sa main, mais le planta seulement avec son pied en disant :
Gashanna n’arrosa pas l’arbre avec sa main, mais le planta seulement avec son pied en disant :
125 “ Combien de temps faudra-t-il pour qu’il y ait là un siège sacré pour m’y asseoir ? ”, demande-t-elle.
“ Combien de temps faudra-t-il pour qu’il y ait là un lit sacré pour m’étendre ? ”, demande-elle. »

Cinq ans, dix ans passèrent.
L’arbre avait épaissi, mais son écorce ne s’était pas fendue.
Dans ses racines, un serpent, insensible aux charmes, s’était fait un nid ;
130 dans ses branches, l’oiseau-tempête avait installé ses petits ;
au centre, la démone Lilith s’était bâti une demeure.
La fille qui rit d’habitude avec un cœur joyeux,
la pure Gashanna, comme elle se mit à pleurer !

5. Gilgamesh façonne sa boule et son maillet

Au sujet de ce que lui avait dit sa sœur,
135 Gilgamesh, son frère, la soutenait dans cette affaire.
Son ceinturon de cinquante mines, il le sangla à sa taille ;
cinquante mines n’étaient pour lui que trente sicles 1 !
Sa hache de bronze pour les expéditions,
arme de sept talents et sept mines, il la prit à la main.
140 À la racine de l’arbre, il frappa le serpent insensible aux charmes ;
dans ses branches, l’oiseau-tempête avait pris ses petits et les avait emmenés vers la montagne ;
au centre, la démone Lilith avait abandonné sa demeure et cherché refuge dans le désert 2.

Quant à l’arbre, (Gilgamesh) arracha ses racines, cassa ses branches.
145 Ses compagnons qui le suivaient
coupèrent les branches et en firent des fagots.
A sa Dame, la pure Inanna, il les lui désigna pour son siège ;
il les lui désigna pour son lit.
Pour lui, il fabriqua avec la base sa boule 3,
150 il fabriqua avec les branches son maillet.
Il façonna la boule et l’apporta sur la grande place ;
ayant façonné le (maillet), il l’apporta sur la grande place.
Les jeunes gens de la ville jouaient avec la boule ;
lui, il monte à califourchon 4 sur les jeunes enfants des veuves !
155 « Oh, ma nuque ! oh, mes hanches ! », se lamentaient-ils.
À celui qui avait une mère, celle-ci apporta du pain,
à celui qui avait une sœur, celle-ci apporta de l’eau.

Notes § 5 : 1. Sachant que 1 talent = 60 mines ; 50 mines = 24 kg ; 30 sicles = 0,5 mine, soit environ 240 g, poids d’argent dérisoire. 2. Séjour habituel des démons. 3. Boule (pukku) et maillet à long manche (mikku), voir les commentaires. 4. Lire : «il chevauchait». Voir les commentaires pour un développement de cette pratique.

 

6. Boule et maillet tombent au pays des morts

Une fois le soir venu,
il traça une marque 1 là où la boule avait été déposée.
160 Sa boule, il la porta devant lui et la prit dans sa maison.
Au point du jour, là où il avait dessiné la marque,
à la suite de l’accusation des veuves,
des plaintes 2 des jeunes filles,
164 sa boule et son maillet lui échappèrent en tombant dans le pays des morts.
164a … il ne put les atteindre ;
165 il se servit de sa main, mais il ne put les atteindre ;
il se servit de son pied, mais il ne put les atteindre.
À la porte appelée Ganzir 3, antichambre du pays des morts, il fallut s’arrêter.
Gilgamesh pleura, il cria amèrement :
« Oh ma boule ! oh mon maillet !
170 Ma boule dont je n’ai tiré assez de plaisir
et avec laquelle je n’ai pas assez joui ! »

Notes § 6 : 1. Gilgamesh trace un cercle magique et emporte sa boule à la maison. 2. iutu est le cri vers le dieu Utu, le Soleil, dieu de la justice. Il correspond à l’akkadien taz-zimtu3. Terme dont le sens pourrait être : « Que j’enlève ! ». Il désigne l’entrée du pays des morts.

 

Dans les chapitres suivant, les auteurs proposent le texte assyrien (12e tablette) complété d’après le texte sumérien (voir les commentaires). Pour faciliter la lecture, je n’ai conservé que la numérotation sumérienne.

7. Boule et maillet tombent au pays des morts

172 « Ce jour-là, si j’avais laissé la boule dans la maison du charpentier
— l’épouse du charpentier est comme ma mère —, que cela serait encore avec moi !
— la fille du charpentier est comme ma petite sœur 1 —, que cela serait encore avec moi !
175 Ma boule est tombée de moi dans le pays des morts, qui me la rapportera ?
176 Mon maillet est tombé de moi dans le pays des morts 2, qui me le rapportera ? »

Notes § 7 : 1. La « petite sœur » de Gilgamesh figure dans le récit sumérien Gilgamesh et Huwawa. Elle s’appelait Peshtur, la « petite figue ». 2. En sumérien : « Ganzir » (voir note 6.3).

 

8. Intervention d’Enkidu et conseils de Gilgamesh

177 Son serviteur Enkidu lui adressa la parole :
« Mon roi, comme vous pleurez ! Pourquoi faire du mal à votre coeur ? 1
Ce jour-ci, votre boule, moi, je vous la rapporterai du pays des morts ;
180 votre maillet, moi, je vous le rapporterai du pays des morts ! »
Gilgamesh répondit à Enkidu
« Si tu descends ce jour-ci au pays des morts 2,
je te conseille, prends donc mes conseils,
je vais te dire quelque chose, sois tout oreilles.
185 Ne t’habille pas avec du linge immaculé :
on reconnaîtrait sûrement en toi un étranger.
Ne te frotte pas de bonne huile parfumée :
à son odeur, on ferait cercle autour de toi.
Ne jette pas de javelot dans le pays des morts :
190 ceux qu’il aurait frappés te cerneraient.
Ne porte pas de bâton à la main :
les ombres s’agiteraient à cause de toi.
Ne chausse pas tes pieds avec des sandales,
sinon tu ferais du bruit dans le pays des morts.
195 N’embrasse pas la femme que tu aimes,
ne frappe pas la femme que tu détestes,
n’embrasse pas le fils que tu aimes,
ne frappe pas le fils que tu détestes.
Sinon, le cri vers le dieu Soleil 3 s’emparerait de toi.
200 Celle qui repose là, celle qui repose là,
la mère de Ninazu 4, qui repose là,
ses épaules pures ne sont couvertes d’aucun linge,
sa poitrine sacrée n’est pas enserrée comme une amphore 5.
Elle a avec elle son … comme un tambourin :
205 elle arrache (ses cheveux) comme des poireaux. 6 »

Notes § 8 : 1. Assyrien : « Mon maître, pourquoi ton cœur pleure-t-il ? ». 2. Enkidu doit se soumettre une série de tabous s’il veut remonter du pays des morts : plus de vie familiale, guerrière ou policée. 3. Assyrien : « Le cri plaintif du pays (des morts) ». Comme à la ligne 163, iutu est le cri vers le dieu Utu, le Soleil, dieu de la justice. Il correspond à l’akkadien taz-zimtu. 4. Dans le mythe de « Enlil et Ninil », celle-ci suit son époux au pays des morts et donne naissance à Ninazu, dieu d’Eshnunna, aujourd’hui Tell Asmar. 5. Assyrien corrompu : « n’est pas serrée comme un amphore ». Le texte assyrien omet les deux lignes suivantes. 6. Voir les commentaires pour la reprise de la « Descente d’Inanna aux Enfers ».

 

9. Enkidu est retenu au pays des morts

Enkidu ne se plia pas aux conseils de son roi.
Il s’habilla avec du linge immaculé ;
on reconnut en lui un étranger.
Il se frotta de bonne huile parfumée ;
210 à son odeur, on fit cercle autour de lui.
Il jeta un javelot dans le pays des morts ;
ceux qu’il frappa du javelot le cernèrent.
Il porta un bâton à la main
les ombres s’agitèrent à cause de lui.
215 Il chaussa ses pieds avec des sandales ;
il fit du bruit dans le pays des morts.
Il embrassa la femme qu’il aimait,
il frappa la femme qu’il détestait.
Il embrassa le fils qu’il aimait,
220 il frappa le fils qu’il détestait.
221 Le cri vers le dieu Soleil s’empara de lui.

Le texte assyrien complète ce chapitre avec les lignes suivantes, absentes du texte sumérien :

Celle qui repose là, celle qui repose là, la mère de Ninazu qui repose là,
ses épaules pures ne sont couvertes d’aucun linge,
sa poitrine sacrée n’est pas enserrée comme une amphore.

Quand Enkidu voulut remonter du pays des morts,
Namtar 1 ne l’a pas saisi, Asakku 1 ne l’a pas saisi, le pays des morts l’a saisi ;
l’implacable Nergal 1, tapi en embuscade, ne l’a pas saisi, le pays des morts l’a saisi ;
il n’est pas tombé sur un champ de bataille, le pays des morts l’a saisi.

C’est également à cet endroit précis — après la ligne 21, — qu’une tablette de Meturan publiée six ans après cette traduction de Tournay et Schaffer propose une variation intéressante (voir Les fins de GEE).

Notes § 9 : 1. Voir les commentaires pour la présentation des démons Namtar, Asakku et Nergal.

 

Dans ce qui suit, les lignes issues du texte assyrien seront précisée en italique pour marquer la différence avec le texte sumérien. Cela ajoute certaines redites, mais éclaire parfois le texte principal. Quand les deux versions sont textuellement identiques, les lignes assyriennes ne sont pas répétées.

10. Gilgamesh implore le dieu Enlil

222 Gilgamesh, le guerrier, fils de Nin.Sun,
Alors … le fils de Nin.Sun, pleurant sur son serviteur Enkidu,
(dirigea ses) pas vers l’Ékur 1, le temple d’Enlil.
Devant (le dieu Enlil), il pleura :
225 « Père Enlil, ma boule est tombée dans le pays des morts, (mon maillet est tombé) dans le Ganzir,
« Père Enlil, en ce jour, ma boule, malheur à moi !
est tombée dans le pays des morts,
mon maillet – malheur à moi ! – est tombé dans le pays des morts.
(Enkidu) est allé pour les rapporter, mais le pays des morts (l’a saisi).
(Namtar ne l’a pas) saisi, Asakku ne l’a pas saisi, le pays des morts l’a saisi ;
l’implacable Nergal, tapi en embuscade, ne l’a pas saisi, le pays des morts l’a saisi.
Il n’est pas tombé sur un champ de bataille, le pays des morts l’a saisi. »

230a Le Père Enlil ne le soutint pas dans cette affaire.
Le Père Enlil ne prit pas la parole.

Notes § 10 : 1. L’Ékur est le temple d’Enlil à Nippur.

 

11. Gilgamesh implore le dieu Sin (La Lune)

Il s’en alla (seul au temple du dieu Sin) :

Le texte assyrien ajoute les lignes de ce chapitre, absentes du texte sumérien.

« Père Sin, en ce jour, ma boule – malheur à moi ! – est tombée dans le pays des morts,
mon maillet – malheur à moi ! – est tombé (dans le pays des morts).
Enkidu est (descendu) pour les rapporter, le pays des morts l’a saisi,
Namtar ne l’a pas saisi, Asakku ne l’a pas saisi, le pays des morts l’a saisi ;
l’implacable Nergal, tapi en embuscade, ne l’a pas saisi,
le pays des morts l’a saisi. »
(Le Père Sin ne prit pas la parole).

(sum. : Le Père Sin ne le soutint pas dans cette affaire).

12. Gilgamesh implore le dieu Enki (Éa)

230b Il dirigea ses pas vers Éridu.
231 À Éridu, il dirigea ses pas vers le dieu Enki.
Devant le dieu Enlil, il pleura :
« Père Enki, ma boule m’est tombée dans le pays des morts,
mon maillet m’est tombé dans le Ganzir.
Dès qu’Enkidu est descendu pour les rapporter, le pays des morts l’a saisi ;
235 Namtar ne l’a pas saisi, Asakku ne l’a pas saisi, le pays des morts l’a saisi ;
l’implacable Nergal [sum. : le spectre Nergal] tapi en embuscade,
ne l’a pas saisi, le pays des morts l’a saisi ;
il n’est pas tombé sur un champ de bataille,
le pays des morts l’a saisi. »

238 Le dieu Enki le soutint dans cette affaire.
Le dieu Éa prit la parole.

13. Enki intercède pour évoquer Enkidu

239 Il dit au dieu Soleil, le vaillant guerrier, fils de la déesse Ningal :
« Ô So(leil), vaillant guerrier 1, (fils de la déesse Ningal),
240 si seulement, après avoir ouvert l’accès du pays des morts,
241 vous lui faisiez monter son serviteur depuis le pays des morts !
Que le spectre d’Enkidu 2 puisse sortir du pays des morts
pour qu’il puisse informer son frère, Gilgamesh, du règlement du pays des morts ! »

Notes § 13 : 1. Enlil et Sin ont refusé de faire sortir Enkidu des Enfers. C’est bien le Soleil — et non Negal, fausse lecture du texte assyrien ! — qui évoque Enkidu. On rapproche 1 S 28,7 s. (ombre de Samuel), Iliade XXIII, 68 s. (ombre de Patrocle). 2. L’esprit d’Enkidu est appelé utukku, qui est le nom d’un démon. Ailleurs, l’esprit d’un mort s’appelle etemmu.

 

14. Le spectre d’Enkidu retrouve Gilgamesh

Le Soleil, vaillant guerrier, fils de la déesse Ningal,
242 ouvrit l’accès du pays des morts.
Comme par un coup de vent, son serviteur remonta du pays des morts.
Le spectre d’Enkidu sortit comme un souffle 1 du pays des morts.
Ils s’étreignirent et s’embrassèrent.
Ils s’embrassèrent sans plus se lâcher 2.
245 En se parlant, ils soupiraient.
Ils s’entretenaient à en perdre le souffle :

« Dis-moi, mon ami, dis-moi, mon ami,
« As-tu vu le règlement du pays des morts ?
Dis-moi le règlement du pays des morts que tu as vu. »
– Si je te Je disais, mon ami, si je te le disais !
Je ne peux te le dire, mon ami, je ne peux te le dire.
si je te disais le règlement du pays des morts,
tu t’assiérais en pleurant, je m’assiérais en pleurant ;
tu t’assiérais en pleurant,
moi, je m’assiérais en pleurant.
250 Mon corps que tu (pensais) avoir palpé pour la joie de ton cœur,
jamais plus ne reviendra devant toi », dit-il [Enkidu].
« Comme un vieux vêtement, la vermine l’a dévoré.
« (Mon corps), la vermine l’a dévoré comme une vieux vêtement.
Mon corps est rempli de poussière comme une fente du sol.
Mon corps que tu (pensais) avoir palpé pour la joie de ton cœur,
(comme une fente du sol), est rempli de poussière.»
254 Malheur ! », cria-il [Gilgamesh],
et il s’assit 3 dans la poussière 4.

Notes § 14 : 1. zaqiku : « souffle, esprit, fantôme » ; cf. note 13.2. Ailleurs : « il sort par un trou (takkapu) du mur encerclant la cité des morts, comme une sorte d’oiseau ». 2. Il ne s’agit que d’une illusion comme la suite le montrera : Enkidu n’est plus qu’un souffle, une ombre impalpable venue de l’au-delà. 3. Texte assyrien : « il s’effondre ». 4. Rite de deuil dans l’ancien Orient (cf. Jb 1,12-13 ; Ez 27,30, etc.).

 

Toujours pour faciliter la lecture, je sépare ici les blocs de question-réponse et mets en gras chaque question.

15. Questions et réponses sur l’au-delà

255 « Celui qui a un seul fils, l’as-tu vu là ? – Je l’ai vu là. – Que fait-il ?
« … l’as-tu vu ? – Je l’ai vu.
– Il crie amèrement près du clou d’argile piqué dans le mur 1.
Quand on pique le clou d’argile, il pleure (amèrement de)vant lui.

257Celui qui a deux fils, l’as-tu vu là ? – Je l’ai vu là. – Que fait-il ?
– ( … l’as-tu vu ? – Je) l’ai vu.
– Il est assis sur deux briques et il mange du pain 2.
… il mange du pain.

259Celui qui a trois fils, l’as-tu vu là ? -Je l’ai vu là. – Que fait-il ?
– … l’as-tu vu ? – Je l’ai vu.
– Il boit de l’eau tirée de l’outre remplie par le Garçon 3 dans le désert.
… il boit de l’eau.

261Celui qui a quatre fils, l’as-tu vu là ? – Je l’ai vu là. – Que fait-il ?
– ( … l’as-tu) vu ? – Je l’ai vu.
– Comme un homme qui attelle quatre ânes, son coeur se réjouit.
( … quatre) ânes, son coeur se réjouit.

263Celui qui a cinq fils, l’as-tu vu là ? – Je l’ai vu là. – Que fait-il ?
– … l’as-tu vu ? – Je l’ai vu.
– Comme bon scribe, son bras se remue, il entre facilement au palais.
(Comme un) bon scribe, sa main est ouvert 4, il entre facilement au palais.

265Celui qui a six fils, l’as-tu vu là ? – Je l’ai vu là. – Que fait-il ?
… l’as-tu vu ? – Je l’ai vu.
– Comme un laboureur 5, son coeur se ré(jouit).
(Lacune.)

267Celui qui a sept fils, l’as-tu vu là ? -Je l’ai vu là. – Que fait-il ?
– Comme un assistant des dieux, il est assis sur un siège, il écoute les jugements 6.

269Celui qui n’a pas d’héritier, l’as-tu vu là ? – Je l’ai vu là. – Que fait-il ?
– Comme un homme battu sur le dos 7, il mange du pain.

271 – As-tu vu là un courtisan du palais ? – Je l’ai vu là. – Que fait-il ?
– Dans la maison, comme … , il est assis dans un recoin.

– Comme un bel étendard …

273La femme qui n’a jamais engendré, l’as-tu vue là ? – Je l’ai vue là. – Que fait-elle ?
– Comme un vase de rebut, elle est projetée à terre, elle ne réjouit aucun homme.

275 – As-tu vu là le jeune homme qui n’a pas dénudé le giron de sa femme ? – Je l’ai vu là. – Que fait-il ?
– Tu lui offres une corde de secours, il pleure sur la corde 8.

277 – As-tu vu là la jeune femme qui n’a pas dénudé le giron de son mari ? – Je l’ai vue. – Que fait-elle ?
– Tu lui offres une natte de roseaux bien arrangée, elle pleure sur la natte de roseaux 9.

279 – … – Je l’ai vu là. – Que fait-il ?
(Réponse d’Enkidu détruite.)

281Celui qui a été dévoré par un lion, l’as-tu vu là ? – Je l’ai vu là. – Que fait-il ?
– “ (Hélas), ma main ! hélas, mon pied ! 10 ”, crie-t-il amèrement.

283Celui qui est tombé du toit, l’as-tu vu là ? – Je l’ai vu là. – Que fait-il ?
– Ses os ne sont pas reconnaissables …

285 – Celui qui …

287Celui qui est lépreux …, l’as-tu vu là ? -Je l’ai vu là. – Que fait-il ?
– Il prend sa nourriture à l’écart, il boit son eau à l’écart ; il mange de l’herbe qu’il arrache, il boit de l’eau qui suinte, il loge hors de la ville.

289Celui qui a été emporté par l’inondation du dieu Ishkur 11, l’as-tu vu là ? – Je l’ai vu là. – Que fait-il ?
– Il se secoue lui-même comme un boeuf dévoré par la vermine.

291 -As-tu vu là celui qui est tombé au combat [var. assyr. : qui s’est tué] ? – Je l’ai vu là. – Que fait-il ?
– Sur place, sa mère [var. assyr. : son père et sa mère] soutient sa tête et sa femme pleure.

Celui dont le cadavre gît dans la steppe, l’as-tu vu là ? – Je l’ai vu là. – Que fait-il ?
– Son esprit est sans repos sur la terre.

293 – As-tu vu là celui dont personne ne prend soin ? 12 – Je l’ai vu là. – Que fait-il ?
– Il mange les restes [var. assyr. : des marmites] des déchets de nourriture que l’on jette à la rue.

295As-tu vu là celui qui a été frappé par un piquet d’amarrage ? – Je l’ai vu là. – Que fait-il ?
– “ Hélas, ma mère ! ”, crie l’homme, tandis que le piquet est arraché.
– “ Hélas ! ”, crie-t-il à (sa mère), tandis que le piquet est arraché.
297 (Ligne du texte sumérien disparue)

298 – As-tu vu là celui qui a été enlevé dans la fleur de l’âge (var. assyr. : de mort soudaine) ? – Je l’ai vu là. – Que fait-il ?
– Il repose sur le lit des dieux.
– Il repose sur la couche nocturne et il boit de l’eau pure. »

300 – As-tu vu mes petits enfants mort-nés qui n’ont pas connu la vie ? – Je les ai vus là. – Que font-ils ?
– Ils jouent auprès d’une table d’or et d ‘argent, chargée de beurre et de miel 13.

302 – As-tu vu là celui qui a été brûlé par le feu ? – Je l’ai vu là. – Que fait-il ?
– Son esprit n’existe plus (texte d’Ur : n’habite plus sur la Terre = est aux Enfers ; var. assyr. : dans le pays des morts).
Sa fumée est montée dans le ciel. »

Notes § 15 : 1. C’était une coutume sumérienne d’enfoncer un clou d’argile dans le mur d’argile d’une maison au moment du contrat de vente? À la mort du père de famille, la maison changeait de propriétaire. On pense à la coutume israélite de percer l’oreille d’un esclave contre le mur pour se l’attacher définitivement. 2. Les deux briques pourraient rappeler les deux fils, cf Atrahasis : la déesse Nintu dispose une brique pour l’accouchement. D’après Ex 1,16, deux pierres servaient aux accouchements. 3. Le « Garçon » peut être Dumuzi si l’on se réfère au mythe d’Inanna et Bilulu. 4. Texte obscur : s’agit-il de l’agilité du scribe ou de sa libéralité ? 5. « Labourer » peut avoir un sens sexuel comme à El-Amarna (lettres), dans Jg 14,18 et le Coran (sourate 2, 223). 6. Il assiste comme auditeur au tribunal des dieux chtoniens. 7. Il est humilié et battu pour ne pas avoir engendré de fils. 8. Texte obscure. S’agit-il d’une corde à nœud qu’on égrène pour passer le temps, comme le chapelet ou le masbaha des Arabes ? Ou de la ceinture que l’homme détache pour se marier ? 9. S’agit-il d’une couche (zibnou) pour dormir en oubliant le passé ? 10. Comme dans Ps 22,17c ; lire ke’ero, « comme pour déchiqueter ». Lions et chiens — mentionnés aux versets 14, 21 et 22 — viennent « pour déchiqueter mes mains et mes pieds ». 11. Ishkur est le nom sumérien du dieu des tempêtes et de l’inondation. 12. Voir les commentaires sur l’importance de prendre soin des morts et l’allusion possible à Sargon II. 13. On pense à l’expression biblique : la terre ou coule le lait et le miel.

 

Le chapitre suivant est en sumérien, repris d’une tablette d’Ur (UET 6/58-59, U 16878) et suit sa propre numérotation.

16. Destin dans l’au-delà

Sur l’obvers, les lignes 1-7 et 12-15 correspondent à des lignes du texte précédent (texte de Nippur). Les lignes 8-11 sont ajoutées :

8 « As-tu vu là celui qui est sans respect pour la parole de son père et de sa mère ? – Je l’ai vu là. – Que fait-il ?
– Il boit de l’eau …, de l’eau sur mesure, mais il n’en a pas assez.

10 As-tu vu là celui qui a été (mau)dit par son père et sa mère ? – Je l’ai vu là. – Que fait-il ?
– Il est privé d’héritier ; son esprit vagabonde ça et là. »

Sur le revers, les lignes 1-4 correspondent aux lignes 300-303 du texte de Nippur. Les lignes 5-13 sont ajoutées :

5 « As-tu vu là celui qui a fraudé le dieu Sumuqan 1 et a fait un faux serment 2 ? – Je l’ai vu là. – Que fait-il ?
– Pour le rite funéraire, au sommet de la montagne, on a donné de l’eau terreuse, et comme boisson, c’est ce qu’il boit.

7 Quant au citoyen du Girsu 3 (le Girsuite), au lieu des soupirs 4, son père et sa mère, les as-tu vus là ? – Je les ai vus là. – Que font-ils ?
– Devant chaque Girsuite, seul, il y a mille Amorites 5 ; son esprit ne les repousse pas, ne les bouscule pas par devant.
Au sommet de la montagne, lieu du rite funéraire, c’est là qu’il épie, l’Amorite.

10 As-tu vu là le Sumérien, l’Akkadien ? – Je les ai vus. – Que font-ils ?
– Ils boivent de l’eau de ce lieu de carnage 6, de l’eau trouble.

12 As-tu vu là mon père et ma mère, autant qu’ils y demeurent ? – Je les ai vus là. – Que font-ils ?
– Les deux parents sont dans ce lieu de mort ; ils boivent de l’eau de ce lieu de carnage, de l’eau trouble. »

Notes § 16 : 1. Sumukan (ou Shakkan), dieu des troupeaux, vivait dans les steppes au milieu des bêtes (cf. « [Enkidu] est revêtu de vêtements comme le dieu des troupeaux », T. I §8, l.55). 2. C’est par l’âne que l’on prêtait serment à l’époque des lettres de Mari, comme le montre l’expression harum qatalum « tuer l’ânon ». Ce sacrifice accompagnait le serment d’alliance. On lui compare Gn 15, rite d’alliance entre Dieu et Abram au moyen d’animaux partagés. 3. Girsu, l’une des villes légendaires de Sumer, était au centre de la région de Larsa, aujourd’hui Tello. 4. Ce lieu des soupirs est l’endroit où les parents venaient pleurer leurs enfants. 5. Voir les commentaires pour des précisions sur l’invasion amorite. 6. A.KI.LUL.A, « eau du lieu de carnage » (asar saggasti). Les vaincus sont tombé, le visage contre terre, dans des flaques d’eau. Ce cliché littéraire apparaît dans l’inscription du roi Utu-hegal.

 

Vient ensuite le texte sumérien d’une Tablette d’Ur (UET 6/60, U 17900). On aurait ici la fin du récit sumérien. Aux lignes 12-13 de la tablette précédente, Gilgamesh interrogeait Enkidu au sujet du sort de son père et sa mère. Il semble ici offrir à Uruk, en présence des habitants, un kispu en l’honneur de ses parents.

17. Retour de Gilgamesh et rituel funéraire

L’obvers est presque effacé. Les deux premières lignes sembles correspondre aux lignes 291-292 du premier texte sumérien :

1 « Celui qui est tombé au combat l’as-tu vu ? »
2 sag-du

Le revers est bien conservé, mais de graphie malhabile :

1
2 Il retourne à (Uruk),
il retourne à sa ville.
La hache, la cotte de mailles, le sceptre, il les retire ; il les dépose à côté de lui.
5 Dans son palais, on organise des réjouissances ;
les garçons et les filles d’Uruk, les notables et les vieillards de Kullab 1
contemplent sa statue 2, leur coeur se réjouit 3.
Vers le dieu Soleil, quand il sort de son alcôve 4, il [Gilgamesh] s’avance, la tête haute ;
il accomplit l’acte (rituel) :
10 « Mon père et ma mère, que je vous verse de l’eau à boire ! »
Le jour n’est pas encore à sa moitié, il s’en faut de peu, il [Gilgamesh] ceint sa tiare 5 ;
Gilgamesh arrive au lieu du rite funèbre ;
c’est le septième 6 jour qu’il arrive au lieu du rite funèbre.
Les garçons et les filles d’Uruk, les notables et les vieillards de Kullab versent des larmes 3.
15 C’est alors comme il l’a prescrit :
les gens de Girsu repoussent la terre (en disant) :
« Mon père et ma mère, que je vous verse de l’eau à boire !
18 – Vaillant Gilgamesh, fils de Nin.Sun, il est bon de faire ton éloge ! »

Notes § 17 : 1. Kullab est le quartier des tombes à Uruk. 2. Représentation rupestre ou stèle avec inscription (naru) ? 3. Les gens se réjouissent (lignes 5 et 7) avant de pleurer (l. 14). 4. Imagerie stéréotypée en suméro-akkadien et dans la Bible (Ps 19,6). 5. Ou bien « il dépose sa tiare ». 6. Au lieu de « neuvième » (lapsus calami).

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