Gilgamesh et le Taureau Céleste

Ce texte raconte l’aventure de Gilgamesh contre le Taureau céleste, monstre terrible que la déesse Inanna a envoyé pour ravager Uruk et punir le héros.

De toutes les légendes sumériennes tournant autour de Gilgamesh, aucune n’a été si peu étudiée ni traduite. Datée de la période d’Ur III, c’est pourtant le plus ancien témoin sumérien du cycle de Gilgamesh connu à ce jour (voir Les poèmes sumériens de Gilgamesh). L’histoire du Taureau intégrée à la Tablette VI de l’Épopée de Gilgamesh s’inspire sur bien des points de cette version sumérienne, sans toutefois en être une traduction.
J’ai utilisé le titre générique Gilgamesh et le Taureau Céleste pour cette présentation : c’est celui qu’on trouve très souvent cité. Mais en français, le titre choisi par A. Cavigneaux et F. Al-Rawi — Gilgamesh et Taureau de Ciel — est sans doute plus fidèle car Ciel est un mot qui désigne le dieu An auquel appartient ledit Taureau. En Anglais, on utilise d’ailleurs une tournure similaire : Bull of Heaven.

Dans cet article :

– Références
– Résumé
– Commentaires
– Traduction française de Antoine Cavigneaux et Farouk N. H. Al-Rawi

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Références

• Sources et translitération
• Traductions [en Anglais]
• Article : Gilgameš et Taureau de Ciel (šul-mè-kam) (Textes de Tell Haddad IV), Antoine Cavigneaux et Farouk N. H. Al-Rawi, Revue d’Assyriologie et d’archéologie orientale Vol. 87, No. 2 (1993), pp. 97-129, disponible ici.

Résumé

Cavignaux et Al-Rawi ont proposé un résumé dans leur publication citée en référence. Cependant, l’exploitation plus récente de nouveau fragments permet depuis de lever le doute sur certains passages. J’ai donc préféré me baser sur le résumé de George dans son livre (The Babylonian Gilgamesh Epic, p. 11). 

Incipit : šul.mè.kam, “ L’homme de guerre ”

L’action commence après une présentation du héros Gilgamesh.
Gilgamesh commence à discuter avec sa mère, la déesse Ninsun. Elle lui donne pour instruction de remplir ses obligations (sans qu’on sache pour l’heure exactement lesquelles). Peu après, Inanna tente de retenir Gilgamesh dans sa chambre (à elle) afin qu’il ne puisse pas remplir ses fonctions séculières. La déesse de l’amour sexuel a d’autres plans pour lui : devenir le seigneur de sa Dame.

« L’homme de guerre, je vais chanter son chant.
Le seigneur Gilgamesh, l’homme de guerre, je vais chanter son chant.
Le seigneur à la barbe très noire, l’homme de guerre, je vais chanter son chant. »

— Première lignes de Gilgamesh et Taureau de Ciel  [trad. A. Cavigneaux]

Dans certaines versions, Gilgamesh rapporte les avances de Inanna à sa mère, ajoutant que la déesse l’a accosté à la porte de la ville, au bas des murs, un lieu où les prostituées exercent traditionnellement leur commerce. Ninsun lui interdit d’accepter les cadeaux de Inanna.

Gilgamesh rencontre ensuite Inanna alors qu’il est en route pour accomplir ses obligations de seigneur : capturer du bétail pour remplir à nouveau les enclos de la déesse. Avec brusquerie, il commande à Inanna des s’écarter de son chemin.

(Une lacune survient, mais on peut imaginer qu’il la traite avec mépris car, quand le texte reprend…)

Inanna est en pleurs. Son père, le dieu An, lui demande pourquoi ces larmes. Elle répond que c’est parce qu’elle n’est pas parvenue à ses fins avec Gilgamesh et elle requiert d’An son Taureau céleste afin de tuer Gilgamesh. An objecte que le Taureau céleste paît dans les horizons célestes (puisqu’il s’agit de la constellation du Taureau) et qu’il n’aurait pas de nourriture sur Terre. Inanna pique une colère, commence à crier et fait un bruit si infernal que An rend les armes. Inanna conduit le Taureau céleste à Uruk où il dévore les datteraies et bois les rivières jusqu’à les assécher.

Pendant ce temps, le ménestrel de Gilgamesh, Lugalgalbagal, divertit son roi durant une séance arrosée. Étant sorti pour se soulager, Lugalgalbagal aperçoit les ravages du Taureau et s’en retourne les décrire à Gilgamesh. Le héros semble s’en moquer totalement puisqu’il demande davantage de bière et intime que la musique recommence. Et ce n’est que lorsque sa soif est assouvie qu’il se prépare pour la bataille. Il s’arme et ordonne à sa mère et sa sœur de faire des sacrifices dans le temple du dieu Enki. Il jure de démembrer le Taureau céleste et de donner sa viande aux pauvres.

Tandis qu’Inanna observe depuis le mur de la ville, Gilgamesh et Enkidu s’attaquent au Taureau. Enkidu découvre son point faible et Gilgamesh abat le monstrueux animal. Il jette l’un des cuissots à Inanna et souhaite pouvoir lui appliquer le même traitement qu’au Taureau. Ceci dit, il démembre la carcasse et distribue la viande aux nécessiteux. Quant aux cornes, elles sont dédiées à Inanna dans son temple, l’Eanna.

Doxologie : gud.an.na ug.ga ku inanna.ke za.mi.zu dug.ga, “ Pour la mort de Taureau de Ciel, précieuse Inana, ta louange est douce ! ”.

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Commentaires

C’est la seule œuvre du cycle sumérien de Gilgamesh qui soit stylisée comme un hymne au héros. Cette composition est aussi remarquable par ses effets comiques, énormes, presque rabelaisiens, qui prédominent souvent — semble–t-il — sur le contenu mythique de l’oeuvre. On pensera par exemple à la doxologie très ambiguë puisqu’elle rend grâce à Inanna pour… la mort du Taureau. Ou au fait que le dieu An semble s’adresser à Inanna en Emesal (littéralement, la “ Langue des femmes ”), normalement exclusivement parlé par les personnages féminins. Pour Antoine Cavigneaux, c’est « peut-être pour créer un effet comique : le grand dieux essayant de se mettre au niveau d’une fillette capricieuse ».

Depuis la traduction en français par Cavigneaux et Al-Rawi (voir ci-dessous), de nouveau fragments ont pu être exploités pour préciser le sens de certains passages difficilement intelligibles. Au fur et à mesure de mes recherches, je viendrai donc les préciser sur cette page, aussi bien dans le résumé qu’en adjonction à la traduction française.

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Traduction française de Antoine Cavigneaux et Farouk N. H. Al-Rawi

(in Gilgameš et Taureau de ciel (šul-mè-kam), réf. plus haut, 1993)

Cette traduction a été établie en combinant plusieurs tablettes. Pour simplifier la lecture, j’ai épuré la majorité des remarques relatives aux différentes sources. Tout comme les auteurs, j’ai conservé les variations introduites par « (var. : …) ». Pour plus de détails, se reporter à la publication citée en référence.
J’ai également choisi de conserver la numérotation des lignes pour pouvoir mieux s’y reporter en cas de besoin. Dernier détail, enfin : j’ai conservé l’orthographe d’Inana (avec un seul n) choisi par les auteurs, alors qu’il est beaucoup plus courant aujourd’hui d’utiliser Inanna (avec deux n).

Introduction hymnique

1. L’homme de guerre, Je vais chanter son chant.
2. Le seigneur Gilgamesh, l’homme de guerre, je vais chanter son chant.
3. Le seigneur à la barbe très noire, l’homme de guerre, je vais chanter son chant.
4. L'(homme) aux membres bien proportionnés, l’homme de guerre, je vais chanter son chant.
5. L’épanoui, le velu (?), l’homme de guerre, je vais chanter son chant.

Début de l’histoire

6. Le pourfendeur des méchants, l’homme de guerre, je vais chanter son chant.
7. Le roi, le seigneur, ayant … pour sa mère qui l’a engendré, voulant boire(?)/laver(?) dans le fleuve,
8. Mon seigneur, entrant (??) dans le jardin (planté) de genévriers pour travailler (…),
9. Le seigneur, (venu) du gipar, tondit la laine des moutons velus(?) ; elle (re)poussait(??) ;
10. Le… de tête s’assit…
11. Le roi… ployant (…) avec la rame,
12. Le prince couvrit (…) [d’eau] avec l’aviron, comme si c’était des roseaux florissant.
13. Ce qui dépassait(?), comme si c’était… , tu (?) l’as couvert [d’eau].
14. À sa mère qui l’a engendré il donna…
15. Dans la vaste cour, dans la demeure d’Inana,
16. Gilgameš… le pieu(?) […]
17. …
18. Dans la Grand-cour… (var. : Dans la Grand-cour, sans qu’il y ait combat, un homme…)
19. Alors elle aperçut l’auvent (é-la)
20. La précieuse Inana aperçut l’auvent (é-la)
21. Depuis le palais de l’Abzu elle aperçut l’auvent :
22. « Mon taureau, mon homme, je ne te laisserai pas…,
23. Gilgameš, … je ne te laisserai pas !
24. Je ne te laisserai pas dire la justice dans mon Eanna !
25. Dans mon précieux Gipar je ne te laisserai pas prononcer de verdict !
26. Dans l’Eanna aimé de Ciel (An) je ne te laisserai pas dire la justice !
27. Gilgameš, toi…, moi… »
28. Le roi, [ayant entendu(?)) ses paroles,
29. le roi, à sa mère qui l’a enfanté [les rapporta.(?)]
30. Gilgameš à Ninsumuna [les rapporta.]
31. « 0 mère qui m’a enfanté, comment la viande(?)…
32. Le vantail de la grand porte…
33. Les créneaux(?) de la muraille…
34. Mon taureau, mon homme, je ne le laisserai pas…
35. Gilgameš, je ne le laisserai pas…
36. Dans(!) mon Eanna, je ne le laisserai pas dire le droit !
37. Dans(!) mon précieux Gipar je ne le laisserai pas prononcer de verdict !
38. Dans l’Eanna aimé de Ciel je ne le laisserai pas dire le droit !
39. Gilgameš, toi la bataille(?), moi la parole(?)… (??). »
40. Quand il eut ainsi parlé à la mère qui l’avait enfanté,
41. la mère qui l’avait enfanté [répondit à Gilgameš : …]

Dans certaines versions, il semble que Gilgamešh — au lieu (ou avant) d’aller trouver Ninsumuna — réplique à Inana :

« Je ne ferai sûrement pas entrer la part d’Inana dans ton gipar…
Ninegala ne… pas (à cause) du “ bras valeureux ”.
Inana, maitresse, ma rue, toi, ne la coupe pas !
Je veux attraper(?) des bœufs de montagne, en emplir l’étable.
Je veux attraper(?) des moutons de montagne, en emplir la bergerie.
L’argent, la cornaline…, je veux en emplir… »
La reine parla, haletante,
[Inana par]la, haletante :

Lacune. Quand les textes reprennent, Inana est devant Ciel, qui parle :

3. Ses entrailles(?)…
4. Sa peau…
5. Son sang…
6. Inana, il troublerait l’eau, il ferait d’énormes bouses. (?)
7. Mon (taureau) aimé de Ciel…
8. Il lui fit prendre l’attache, Ciel…
9. Mon petit, à qui est-il ? (var. à quoi bon?} il salirait l’eau, il ferait d’énormes bouses !
10. Le grand Taureau, s’il est lâché […] Uruk !
11. Le grand Taureau, s ‘il est lâché (contre) Gilgameš, […] Uruk !
12. Je ne lui donnerai pas celui qui porte mon propre nom.

Inana insiste

13. « Il peut bien salir l’eau, faire d’énormes bouses,
14. mais que mon père me confie Taureau de Ciel !
15. Que je tue le seigneur, que je tue le seigneur,
16. que je tue le seigneur Gilgameš ! »
17. Grand Ciel répliqua à Inana :
18. « Mon enfant, Taureau de Ciel n’aurait pas de pâture, c’est le ciel (var. l’horizon) qui est sa pâture.
19. Pucelle Inana, c’est à l’Orient qu’il a sa pâture.
20. Comment pourrais-je te( !) donner à toi le Taureau de Ciel ? »
21. La précieuse Inana lui répondit :
22. « Je vais hurler, rapprocher le ciel de la terre ! »

(Un fragment de tablette pourrait décrire les hurlements d’Inana.)

Ciel cède

23. Il eut peur, il eut grand peur,
23a. (Ciel eut grand peur d’Inana,)
24. Ciel répondit à Inana :
25. « Je vais lui donner Taureau de Ciel. »
26. La pucelle Inana, comme un garçon, prit en main la longe de lapis-lazuli ;
27. La précieuse Inana fit sortir (var. descendre) Taureau de Ciel.

Les ravages du Taureau

28. Le Taureau, à Uruk, dévorait la végétation,
29. La rivière, à grandes lapées(?), il en buvait l’eau.
30. La rivière, chaque lapée faisait un stade(?), mais sa soif ne pouvait être étanchée.
31. Il dévorait. la végétation, mettait la terre à nu.
32. Il cassait les palmiers d’Uruk, les courbait pour les porter à sa gueule.
33. Le Taureau, quand il était debout, submergeait Uruk.
34. Taureau de Ciel, sa seule présence (var. son nom) submergeait Uruk.

La fête au palais

35. Son barde…
36. Levant, le regard…
37. Se penchant(?)…
38. …
39. À Gilgameš [son barde adressa la parole :]

(Dans une tablette, le barde décrit les scènes de désolation ; ensuite lacune)

Gilgameš adressa la parole à son barde Lugalgabagal :

(Reprise en suivant la tablette principale et la numérotation correspondante.)

86. « Mon barde Lugalgabagal/r, chante ton hymne, ajuste ta corde ;
87. Donne-moi de la bière ! remplis encore mon pichet. ! »
88. Lugalgabagal répondit à son maître Gilgameš :
89. « Mon maitre, tu veux manger, [tu veux boire !]
90. mais moi, cette affaire, en quoi [me(?) regarde-t-elle ?]. »

Gilgamešh se prépare au combat

91. Pour abattre le Taureau, …
92. Gilgameš, pour abattre le Taureau, …
93. enfila son baudrier de cinquante mines, [les cinquante mines, il en fit trente sicles !)
94. [Il ceignit] son épée de sept talents et 30 mines,
95. [empoigna] sa hache [de campagne de sept talents(?).]
96. Ma mère qui m’a enfanté…
97. Sa soeur…
98. Sa mère qui l’a enfanté…
99. Peštur, [sa petite] sœur…
100. Gilgameš…
101. « Ma mère qui m’a enfanté, dans la demeure d’Enki…
102. Peštur, la petite sœur,…
103. ramènera(?) les bœufs…
104. ramènera(?) les moutons… »

Il s’adresse au Taureau

105. « Taureau de Ciel, toi, oui toi,…
106. et toi tu les écrases(?}…
107. et moi je les écrase(?)…
108. Si tu les écrases(?)…
109. Je pourrais jeter ta(!) dépouille à la rue…
110. Je pourrais jeter tes tripes sur la place…
111. Ta viande, les fils des veuves de ma ville pourraient en prendre chacun leur part dans un couffin.
112. Je pourrais remettre ta carcasse à l’équarrisseur,
113. tes deux cornes, j’en ferais des fioles pour verser l’huile fine à Inana dans l’Eanna. »

(D’autres tablettes ajoutent : )

Inana observait du haut du rempart.

La bataille

114. Le Taureau beugla dans la poussière,
115. Gilgameš [le tenait(?) par la tête],
116. Enkidu [grimpa à la corde de son…]
117. Ses concitoyens [vinrent…]
118. Comme un jeune veau sans expérience [il les couvrit( ?)] de poussière.
119. Enkidu retenait la tête du Taureau et parlait à Gilgameš (var. : se mit à l’arrière du Taureau… et dit à son maitre Gilgameš ; var. : après avoir mis […] l’attrapa par la queue et dit à Gilgameš) :
120. « O Magnifique d’embonpoint, au bâton impérieux,
121. Né de haut lignage, Splendeur des Dieux,
122. Taureau furieux, dressé pour le combat,

Une tablette complète ainsi :

Grand seigneur, Gilgameš, … dans Uruk,
Ta mère était vraiment experte à faire les enfants,
Ta nourrice était vraiment experte à donner son lait aux nourrissons,
n’aie pas peur, le guerrier sans force [ne peut se sauver] lui-même(?),
là où le chemin est droit…(?)

123. Guerrier… ta main…
124. Les hommes…
125. Les gens de sa ville… »
126. Quand Enkidu eut ainsi parlé à Gilgameš,
127. Gilgameš, de sa hache de sept talents, lui-même le frappa.
128. Le Taureau se cabra si haut, si haut qu’il s’effondra.
129. Il éclaboussa comme s’il était d’argile, il s’étala comme un champ de blé(?).

Insulte à Inana et dépeçage du Taureau

130. Le roi, presque comme un chef cuisinier, prit son couteau en main.
131. Voulant frapper Inana d’un coup de gigot, il la fit s’envoler comme un pigeon et démolit le rempart.
132. Le roi se tenait sur la tête du Taureau, pleurant à chaudes larmes :
133. « Puisque il m’a (tu m’as ?) démoli de cette façon, je vais faire de même. »
134. Tout en disant ces mots,
135. il jeta sa dépouille à la rue,
136. il jeta ses tripes sur la place ;
137. sa viande, les fils des veuves de sa ville en prirent chacun leur part dans un couffin.
138. Sa carcasse, il la livra à l’équarrisseur,
139. ses deux cornes (il en fit) deux fioles pour verser l’huile fine à précieuse Inana dans l’Eanna.
140. Pour la mort de Taureau de Ciel, précieuse Inana, ta louange est douce !

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